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Mes frères, mes sœurs et moi avions l'habitude de prendre ensemble le chemin de l'école.
Je me rappelle que je marchais plus souvent qu'autrement sans chaussure sur la route de gravier;
aucun d'entre nous ne portait de soulier en ce temps-là, car nous étions trop pauvres.
Mes pieds étaient durs comme du cuir, et je n'exagère pas! C'était les années trente ;
personne n'avait d'argent. "
(Victor Bourassa, né 1923.)
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Victor et son père cultivaient le blé. Ils s'étaient établis sur une ferme du sud de la
Saskatchewan peu après que le père de Victor eut décidé de quitter son Québec natal pour
tenter de refaire sa vie dans les Prairies. Victor vit encore. Mais rares sont les gens
qui peuvent imaginer les conditions de vie qui prévalaient durant la Grande Dépression
et les horreurs apportées par la pire sécheresse enregistrée depuis Moïse et l'assèchement
des terres du Pharaon. Victor et ses proches, comme d'innombrables familles à cette époque,
se cramponnèrent et réussirent à survivre. Par contre, les cicatrices demeureront gravées
en eux, aussi sûrement qu'un champ labouré est marqué par la charrue. Les cicatrices de
Victor sont trahies par ses habitudes frugales et davantage encore par son regard, lorsqu'il
raconte son enfance, une enfance qui en fait ne fut jamais digne de ce nom, tant il s'est
vu forcé de mener un genre de vie qu'aucun enfant au monde ne mérite. Dans ce temps-là,
l'économie était en récession; la prospérité qu'on connaît aujourd'hui n'existait pas. Près de 80 ans se sont écoulés, et l'Ouest se trouve de nouveau victime de la sécheresse, négligé et abandonné. Les fermes de blé ne produisent plus de blé; les élevages de bétail n'ont plus de foin pour le bétail. Un appel à l'aide a retenti et ce cri de désespoir a été entendu par quelques personnes. Les fermiers de l'Est du Canada (c'est-à-dire du Canada central pour ceux d'entre nous qui n'habitons pas l'Ouest) et ceux des Maritimes se sont mobilisés pour expédier du secours. On assiste désormais à la tenue de loteries dans les petites villes de l'Alberta et d'ailleurs. Pas le genre de loteries où on gagne ou on perd de l'argent, mais des loteries ayant pour prix un peu de foin - un prix en apparence dérisoire mais qui, dans les circonstances, vaut son pesant d'or. Ce foin est en train d'être rassemblé et chargé dans des wagons en partance pour l'Ouest. Ici, dans des villes de l'Ouest dont personne n'avait entendu parler auparavant, les reportages font état de familles errant comme des fantômes à travers leurs champs dévastés. Un bon nombre de fermiers ont dû vendre leurs bêtes à cornes, lesquelles se nourrissent du foin qui pousse normalement dans les champs ; certains ont même été obligés de vendre la ferme familiale. Voir des familles entières abandonner ainsi leur maison et en même temps leur gagne-pain est une chose épouvantable à observer. Ce qui est encore plus pénible à voir, ce sont les enfants de ces familles, incapables de comprendre pourquoi la sécheresse s'acharne sur eux et sur leurs proches et qui assistent à la fois ahuris et terrifiés au spectacle de leur mère ou leur père pleurant à chaudes larmes devant la caméra de Radio-Canada. Dans 60 ans d'ici, leurs yeux muets témoigneront-ils eux aussi d'une enfance écourtée ? Le foin qui leur est expédié de l'Est représente une petite lueur d'espoir. Et, en dépit du fait qu'il n'y aura certainement pas assez de foin pour aider toutes les familles dans le besoin - chose qui s'explique mal dans un pays aussi riche que le nôtre - ce geste témoigne de la générosité de Canadiens envers d'autres Canadiens, quand ces derniers sont dans le besoin. Dans une certaine mesure, ce comportement illustre la cohésion et la compassion plus grandes qui unissent nos régions. Le fait que les Canadiens s'entraident à l'occasion n'a rien de nouveau au plan historique. L'envoi de wagons remplis de foin vers l'Ouest semble à première vue être un élan de générosité tout neuf, mais les plus vieux résidents de l'Alberta et de la Saskatchewan se souviennent aujourd'hui encore de trains remplis de vêtements et de chaussures usagés qui leur furent envoyés de l'Est au temps de la Dépression. Plus récemment, les citoyens ordinaires de partout au Canada ont trouvé le moyen de donner des millions aux victimes des inondations dans la région du Saguenay. Le foin que nous envoyons à l'Ouest symbolise non seulement le triomphe de la générosité, mais également quelque chose de plus difficile à quantifier. Et ce quelque chose, c'est la volonté du Canada de survivre en tant qu'entité politique. Le Canada est constitué de plusieurs régions diversifiées et uniques. Bien que les Canadiens parviennent rarement à s'entendre sur quoi que ce soit, il semble qu'il y ait une chose sur laquelle ils sont du même avis : les Canadiens veulent aider les autres Canadiens, quand c'est possible et dans la mesure de leurs moyens. C'est précisément ce qui se produit face à la sécheresse qui sévit dans les Prairies.
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