Traître!
L'épithète qu'on destine d'avance à Jean Charest

Jean Charest
   
    Le fédéralisme, de par sa nature intrinsèque, est un système qui embrasse le compromis. Malheureusement, nombre de chefs politiques prêts à envisager des accommodements sont rabroués par leur propre peuple. L'histoire fourmille de tels exemples.
    Le leader israélien Yitzak Shamir, abattu par un extrémiste Israélien parce qu'il trahissait ses concitoyens au profit des Palestiniens, est un exemple parmi d'autres. David Trimble, le chef protestant de l'Irlande du Nord, se voit constamment traité de traître par ses camarades Protestants simplement pour avoir eu le courage de ménager une place aux Catholiques dans la réforme des institutions politiques de l'Ulster. Il en va de même au Québec, où tout fédéraliste se voit presque automatiquement accusé de traîtrise. C'est un atout des séparatistes, une arme qu'ils jugent suprême et qu'ils s'apprêtent décharger avec toute la ferveur dont ils sont capables contre M. Charest et contre les tentatives de réconciliation entre le Québec et le Canada.

    Si Jean Charest remporte la prochaine élection, ce qui semble de plus en plus probable, de fortes pressions vont s'exercer sur lui pour qu'il livre aux Québécois la reconnaissance d'un statut unique pour leur province à l'intérieur du Canada. Ce sera là pour le gouvernement central une occasion en or de réparer sa relation endommagée avec la belle province. Par contre de son côté, M. Charest devra marcher sur une corde raide avec autant d'assurance qu'un équilibriste ou un acrobate de cirque. Ses chances de se maintenir sur cette corde raide dépendent en grande partie de l'attitude du ROC1 à son égard. L'Entente du Lac Meech, qui reconnaissait au Québec le statut de "société distincte" a échoué d'abord et avant tout en raison d'une fin de non recevoir de la part du ROC. Cette réponse constitue jusqu'à ce jour un irritant marquant au Québec. Or, voici que M. Charest lance l'idée d'un Québec reconnu pour sa "spécificité". Comme il fallait s'y attendre, les sécessionnistes ont immédiatement combattu cette idée, argumentant que Charest se contente de trop peu. Mais ce qui est largement plus inquiétant, c'est l'accueil que certains milieux de la presse anglophone ont réservé à ces mêmes propositions, les traitant de "Lac Meech à peine réchauffé". C'est à se demander si le ROC1 a appris quoi que ce soit au cours des dernières années.

    Il faut souligner qu'au Québec un grand nombre de personnes ont de la difficulté à faire confiance à M. Charest. Autrefois ce dernier, en tant que ministre au sein du cabinet de Brian Mulroney, s'était rangé du côté de ceux qui étaient prêts à réduire la portée de l'Entente du Lac Meech dans l'espoir de rendre celle-ci plus acceptable à la majorité. Les Lucien Bouchard, Bernard Landry, Jacques Parizeau, Claude Ryan et autres "poids lourds" de la politique québécoise n'ont oublié cet ancien choix de Jean Charest et se feront un plaisir de le déchiqueter en mille morceaux s'ils en ont l'occasion. M. Charest aura besoin de toute sa force pour résister ces attaques. Par surcroît, le jeune et ambitieux leader de l'ADQ, Mario Dumont, trouvera probablement irrésistible d'accuser son rival d'avoir "trahi" les siens. Ce faisant, il risque d'infliger de graves blessures au chef Libéral, tout en se positionnant comme successeur de Lucien Bouchard et "défenseur" du peuple québécois.

    La situation est-elle désespérée ? Absolument pas. Mais la négociation d'une nouvelle entente entre le Canada et le Québec demeure au mieux incertaine. Quant au sécessionnisme, il n'est pas mort, loin de là. Et qui pis est, l'histoire démontre que les sécessionnistes sont encore plus dangereux lorsqu'ils forment l'opposition. Nous autres d'uni.ca devons encourager les citoyens et en particulier les journalistes du ROC1 à adopter une approche ouverte et généreuse face aux propositions récemment mises de l'avant par M. Charest. À partir du moment où Jean Charest aura remporté la prochaine élection, un compromis deviendra réellement possible. Sur ce plan, la responsabilité journalistique peut faire toute la différence. L'objectivité et l'impartialité entretiendront un climat de porte ouverte; les reportages incendiaires et sensationnels auront l'effet de faire surgir la méfiance. Des allusions cyniques au "Lac Meech réchauffé" seront non seulement inutiles, mais en fin de compte dommageables pour M. Charest. Si en effet les propositions de ce dernier sont rejetées d'un revers de la main par le ROC1 comme s'il s'agissait d'un autre "Lac Meech", beaucoup de Québécois concluront que le fédéralisme canadien est trop rigide et n'acceptera jamais le Québec dans "l'honneur et dans l'enthousiasme". De fait, dans cette éventualité, M. Charest tomberait de sa corde raide avec un cri rauque et serait rapidement dépecé par les oiseaux de proie sécessionnistes. Un référendum aux "conditions gagnantes" redeviendrait soudainement fort possible.


1. ROC; Qui vient de l'anglais et a pour signification "Rest of Canada", le reste du Canada. Dans le cas actuel,
    il y a le Québec et le reste du Canada.



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