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Une base triangulaire

John Ralston Saul
Texte de John Ralston Saul écrit dans le cadre de la 3e conférence annuelle LaFontaine-Baldwin, une initiative commune de John Ralston Saul et de l'Institut du Dominion, en partenariat avec La Presse, The Globe and Mail et Historica.

John Ralston Saul
John Ralston Saul
Ce dont on décide d'ignorer l'existence ne disparaît pas pour autant. Une bonne partie des cent cinquante dernières années de notre histoire ont été troublées -et même perturbées- par une approche presque enfantine de refus de la réalité en ce qui concerne le rôle central des Autochtones dans la configuration progressive de la société canadienne.

Nos autres réussites sont évidentes. Nous avons petit à petit, et avec succès, élargi notre approche particulière -plutôt révolutionnaire quant aux termes classiques d'État-nation- sur ce qui constitue la société. Pourquoi révolutionnaire? Parce qu'elle n'a jamais été monolithique. À partir de ce que nous appelons souvent sa base anglophone-francophone, nous avons créé quelque chose de beaucoup plus complexe.

On pourrait aller jusqu'à dire que cette base originale non monolithique est ce qui nous a rendu possible de concevoir et de mettre en place graduellement la remarquable complexité dont nous nous vantons maintenant aisément. Qui mieux est, nous y sommes arrivés sans perdre de vue le concept et la réalité de la base initiale.

Cela vaut la peine de signaler ce succès car d'autres États-nations démocratiques tout aussi bien intentionnées sont encore aux prises avec une approche non monolithique, se débattant même si cette approche leur permettrait de refléter la réalité de leur société actuelle. Ce qui les retient, je crois, c'est leur idée centrale, héritée des XIIIe et XIXe siècles, qu'un État-nation est une société monolithique.

De bonnes intentions

Mais nous aussi, nous nous contraignons, quoique d'une autre façon. Nous reconnaissons en paroles le rôle des autochtones dans la société. Nous avons même de très bonnes intentions dans ce domaine. Quand j'ai commencé à dire il y a quelques années que notre pays n'était pas fondé sur deux pôles, mais qu'il venait d'une base triangulaire -aborigène, francophone, anglophone- l'idée a été accueillie comme une expression normale de notre réalité. Il s'agissait de la structure tripartite sur laquelle toute notre complexité ultérieure allait s'élaborer.

Et pourtant, si on examine la manière que nous avons au quotidien de nous décrire nous-mêmes, on constate que nous éliminons presque automatiquement le pilier autochtone. Je ne parle pas nécessairement des questions gouvernementales ou juridiques. En fait, les cours de justice ont réalisé un certain progrès dans le dernier demi-siècle dans la direction d'une normalisation de notre fondation triangulaire.

Ce dont je parle, c'est de la manière que nous avons de nous imaginer en tant qu'individus et en tant que société.

Si nous commençons nos discussions -nos descriptions de nous-mêmes- à partir d'une prémisse fausse ou incomplète, tout ce qui va suivre sera déformé. Les Canadiens savent que depuis environ un siècle -la période varie en longueur et en époque selon la région du pays- nous nous sommes comportés comme si l'élément autochtone n'était plus au coeur de la réalité canadienne. Souvent, nous avons même agi comme si cet élément n'existait pas du tout. Notre dénégation prenait toutes sortes de formes, commençant par la plus élémentaire. (...)

Mais une fois de plus, on peut toujours le nier, mais ce qui existe ne disparaît pas parce qu'on prétend qu'il n'est pas là. Alors de nos jours plusieurs des facteurs des plus fondamentaux du Canada évoluent pour refléter la réalité triangulaire de nos assises. Des études annoncent que, dans quelques décennies, 50 % des travailleurs de la Saskatchewan seront des autochtones. Le Manitoba suit tout près derrière. Les Métis connaissent un nouvel essor en tant que facteur social dans nombre de provinces. Depuis une trentaine d'années, l'histoire du Nunavik, le territoire Inuit du nord du Québec, en a été une de réussite très intéressante. Le Nunavut est un modèle nouveau et fascinant de gouverner différemment. Le traité Nisga'a en Colombie-Britannique fonctionne. Et la nouvelle entente entre les Cris et le Québec consolide leur partenariat. L'arrivée d'un grand nombre d'autochtones dans plusieurs de nos villes peut être un défi pour eux autant que pour les villes. Mais c'est aussi une occasion pour nous tous de repenser notre concept de vie urbaine.

L'argument que je veux avancer est que notre société s'empresse trop souvent de limiter la contribution des Aborigènes à des sujets qui les concernent directement. Si le Canada a une base triangulaire, je veux quant à moi entendre ce que ce pilier au premier titre a à dire au sujet de l'ensemble de notre société.

Une tentative d'établir un débat

D'une certaine façon, les trois premières années du Symposium LaFontaine-Baldwin ont représenté une tentative d'établir un débat de cet ordre. L'année dernière, Alain Dubuc a fourni une lecture vraiment troublante sur l'inconscience des anglophones quant à leur propre nationalisme. Cette année, George Erasmus, avec une expérience sans précédent en tant que Chef national des Premières Nations, coprésident d'une Commission royale historique et maintenant président d'un important Fonds consacré aux effets des abus commis dans les pensionnats, a porté son attention sur la question plus large de ce qu'est le Canada.

Certains pourraient manifester leur surprise qu'une conférence organisée en l'honneur d'un politicien francophone et d'un politicien anglophone qui ont été au pouvoir il y a 150 ans porte sur ce qui semble constituer des questions bien différentes. Mais justement ce ne sont pas des questions différentes.

Oui, LaFontaine et Baldwin ont cristallisé l'idée d'une coopération anglophone-francophone. Mais la base de cette coopération, telle qu'ils l'ont exprimée -et tout comme Joseph Howe a défini la démocratie en Nouvelle-Écosse- était un projet social partagé qu'on pouvait essentiellement décrire comme égalitaire et inclusif. Qu'ils n'aient pas compris le rôle aborigène est une faiblesse. Mais c'est aussi leur modèle non monolithique qui rend possible la correction de cette erreur. Et leur attitude en ce qui concerne l'accès aux services publics, l'éducation publique, la justice décentralisée et les institutions publiques indépendantes -at arms length, comme on dit en anglais- fournit les leviers que nous utilisons encore pour manifester notre désir d'inclusion.

Ce qui est fascinant dans ces conférences qui se déplacent à travers le pays à chaque année, de Toronto à Montréal, puis cette année à Vancouver, c'est que, quand on considère les premières voix favorables à la confédération dans l'ancienne colonie de la Colombie-Britannique -Amor de Cosmos et John Robson parmi les tout premiers-, on constate qu'elles reflétaient pour ainsi dire les forces et les faiblesses de LaFontaine, de Baldwin et de Howe.

Si imparfaite soit-elle, nous avons une expérience de plus de 400 ans à travailler sur cette base triangulaire au sein de notre société. Ce que nous appelons canadien, ou venant de la Colombie-Britannique, ou du Québec ou de la Nouvelle-Écosse a toujours inclus des éléments autochtones au centre de sa conception. Notre manière de voir le droit et les relations sociales multiples est bien moins britannique ou européenne qu'on veut le croire souvent.

Où qu'on regarde, les racines de l'idée même du Canada sont ancrées dans des concepts et des méthodes aborigènes. C'est le passé, mais c'est aussi le présent et l'avenir.




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