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Respecter les différences pour que le Canada fonctionne
Allocution prononcée par A. Charles Baillie, Président de la banque TD devant le Canadian Club, le 15 septembre 1997



Introduction

En venant ici, vous pensiez sans doute dans votre for intérieur : «Nous voilà rassemblés au Centre Sheraton. Un autre dîner-causerie du Canadian Club. Un autre discours sur l'unité nationale. Un autre signe que l'été est bel et bien terminé.»

C'est non sans une certaine nervosité et avec une grande humilité que j'aborde le sujet de l'unité de notre pays. Des personnes sûrement plus éclairées et plus expérimentées sont venues avant moi sur ce podium partager leur point de vue sur la question. Je suis du reste conscient en tant que PDG que pour parler d'unité nationale il convient normalement d'utiliser un ton mesuré. Il faut donner l'impression d'aller au fond des choses tout en restant à distance. Si nous exprimons des inquiétudes, elles sont modérées. Si nous émettons des critiques, elles sont soigneusement enrobées. Ainsi on en vient à débiter des clichés - la séparation aurait des coûts; le Canada est un pays merveilleux; et, en fin de compte, il finira par se stabiliser.

Si après avoir écouté mes remarques d'aujourd'hui vous pensez que j'ai suivi cette formule, alors j'aurai échoué. Car je pense qu'aucun d'entre nous - aucun - ne peut se contenter de la rhétorique habituelle et des assurances du passé. Je serai donc aussi direct qu'il m'est possible de l'être: à mon avis, à moins d'une intervention divine, d'un hasard imprévu ou d'un changement de leadership, nous pourrions perdre le prochain référendum. Il y a fort à parier là-dessus.

Raisons de mon pessimisme

Laissez-moi vous expliquer pourquoi on peut être pessimiste dans la présente situation. D'abord, il y a la question de la démographie au Québec. Je ne vous apprends rien si je vous dis que les chiffres ne sont pas en notre faveur. Deuxièmement, les sondages ne sont pas encourageants pour nous, le gouvernement actuel du Québec demeure relativement populaire alors qu'au contraire on serait en droit de s'attendre à une baisse de popularité. Il n'y a pas d'élections en vue et le gouvernement a dû prendre des mesures fiscales draconniennes. Troisièmement, année après année, l'opinion publique au Québec devient de plus en plus monolithique, avec une élite journalistique, politique et artistique qui n'ose plus prononcer le mot "Canada", à moins que ce ne soit pour le tourner en ridicule. Le mouvement souverainiste s'est adroitement approprié les symboles les plus puissants du Québec pour les asservir à sa cause. Le résultat, c'est que les fédéralistes francophones s'enfoncent dans le silence ou s'excusent presque d'être fédéralistes. Dans ce contexte, on est en droit de se demander si nos forces pourront faire campagne lors du prochain référendum. Enfin, soulignons-le, plusieurs questions demeurent en suspens. La Constitution a été rapatriée en 1982 sans le consentement du Québec. L'accord du Lac Meech a été rejeté. L'accord de Charlottetown a été un échec sans conteste. Le dernier référendum a été gagné par la peau des dents.

Des centaines de milliers de Québécois ont pris la décision pour la première fois dans leur vie de voter « oui ». La question qui se pose est la suivante: maintenant qu'ils ont pris cette décision capitale, pourquoi voteraient-ils « non » alors que, de par leur propre action, la cause de la souveraineté pour les francophones est devenue de moins en moins un objet de division et de plus en plus un objet de consensus social? Au cours des dernières années, un grand nombre de ceux qui formulaient des inquiétudes et des objections à la souveraineté ont été accusés de crier au loup. Cette fois, le loup est à notre porte.

Mais, diront certains, ne nous inquiétons pas outre mesure. Si l'on améliore notre économie. il sera possible de renverser la situation. Les coupures dans les dépenses du Gouvernement du Québec contribueront à changer l'opinion publique en ce qui a trait à la séparation. M. Bouchard fera un faux pas, peut-être même qu'il changera d'avis. Ces prophètes ont peut-être raison. Peut-être que tout ceci arrivera. Mais je ne pense pas que nous pouvons nous permettre d'attendre le prochain référendum pour voir. Une campagne intelligente, des discours séducteurs ou des rallyes de dernière minute, aussi sincères soient-ils, tout cela peut vraiment changer les choses. Les gens répondront à la question selon leurs émotions, leurs croyances et leurs convictions. Il s'agit de choisir un pays, non une plateforme électorale.

Analyse de notre situation

Avant de nous lancer dans une action quelconque, nous avons besoin d'analyser la situation davantage. Pourquoi nous retrouvons nous aujourd'hui au bord du précipice? Comment y sommes nous arrivés? Lorsque l'on tente de répondre à ces questions, on a tendance à regretter les occasions manquées et les erreurs - et Dieu sait s'il y en a eu, et bien plus que le nécessaire.

Trop de gens ne regardent qu'à l'intérieur du Québec et concentrent rageusement leur dédain sur les tactiques manipulatrices des séparatistes durs et purs : les questions floues utilisées lors du référendum, la fabrication du mythe des humiliations perpétuelles, le vaporeux partenariat économique et la minimisation systématique des coûts inhérents à la séparation. Ce sont là des cibles tentantes, et bien qu'il faille continuer de les dénoncer, je pense que nous commettons une grossière erreur en concentrant nos efforts dans un champ aussi restreint. Nous ne changerons jamais leur message. Mais notre objectif doit être de limiter son attrait.

Et maintenant, permettez-moi de vous présenter un de mes principaux arguments. En demandant aux Québécois de créer un nouveau pays, on leur demande d'en abandonner un autre. Mais quelle sorte de pays laisserait-ils? Que sommes nous devenus?

J'aimerais que nous puissions nous réfugier dans des réponses faciles et rassurantes, vantant la splendeur des Montagnes Rocheuses, l'immensité du pays, l'approbation des Nations Unies et tout le reste. Mais je ne pense pas que nous le puissions. Aujourd'hui un nouvel esprit règne parmi nous, une atmosphère aussi préjudiciable et aussi toxique que n'importe quel slogan ou stratégie séparatiste.

a) Deux visions parallèles:

En effet deux visions parallèles et nocives ont cours au pays. Aux yeux des séparatistes, lorsque le Québec réussit, c'est en dépit du Canada et pas grâce à lui. Pour de nombreuses personnes hors du Québec, si le Canada remporte un succès, c'est malgré le poids mort du Québec. Pour les séparatistes, si le Québec a des problèmes, ceux-ci ont une origine canadienne. Pour bien des gens hors Québec, la majorité des problèmes du Canada peuvent être attribués à la présence gênante au sein de la fédération de la "belle province". Pour les séparatistes, la fédération est injuste envers le Québec. Pour les autres, la fédération a été trop bonne envers le Québec. Pour les séparatistes, le coût de la séparation n'aurait de conséquences négatives qu'à court terme et serait tolérable. Plusieurs personnes en dehors du Québec disent maintenant la même chose. Quant plusieurs Québécois disent, "quittons ces sales types", encore plus de Canadiens disent "laissons partir ces crétins". Oui, nous sommes bien deux solitudes. Mais nous sommes aussi en train de devenir deux scorpions dans un bocal. Pourquoi cela est-il arrivé?

b) Ignorance mutuelle

Je pense qu'il y a plusieurs causes à cela, intereliées entre elles et certaines plus récentes que d'autres. Il faut bien reconnaître au premier titre que nous manifestons une ignorance navrante et constante de l'autre communauté, de notre passé commun, de ce qui a fait de ce pays un grand pays. Les leçons de l'histoire sont oubliées. Les liens qui nous relient se détachent.

Nos points de référence culturels sont de moins en moins canadiens. Nos points de référence historiques s'atténuent également. Notre conscience de l'héritage commun, de la réussite commune et des valeurs partagées disparaît peu à peu. Nous vivons totalement dans le présent, oubliant notre passé et risquant ainsi notre avenir. Nous nous disons en désaccord avec des gens que nous n'avons même pas rencontrés et encore moins connus. Nous vivons complètement pour nous-mêmes et repliés sur nous-mêmes. Nous limitons nos intérêts à notre province et à notre région, et pas à une entreprise nationale. J'ai été consterné, comme je suis sûr l'ont été beaucoup d'entre vous, par les résultats d'un récent sondage effectué auprès de jeunes Canadiens par le Dominion Institute. En voici quelques extraits. Presque la moitié des jeunes Canadiens n'ont aucune idée de qui était Sir John A. Macdonald. 65% ne savent pas ce qui est arrivé le Jour-J. Et 36% non seulement ne connaissent pas la date de naissance de la Confédération, mais ne connaissent même pas le siècle où cela a eu lieu. Cette enquête a été conduite auprès de jeunes personnes. Mais je ne suis pas convaincu qu'une enquête auprès de Canadiens plus âgés aurait donné un meilleur résultat.

Tout ceci est important. Si nous ne réalisons pas que notre avenir est le résultat de générations après générations de Canadiens qui ont fait le choix difficile mais conscient de travailler ensemble et non séparément, pourquoi nous battre pour construire un avenir commun? Si nous oublions comment nous avons survécu aux épisodes destructeurs de notre passé - combat des Anglais contre les Français, des Protestants contre les Catholiques, des nouveaux Canadiens contre les anciens - comment pourrons nous dire que nous avons tiré une leçon de l'histoire? Comme le dit si bien Mark Twain, "Même si l'histoire ne se répète pas, elle rime". Si nous ne sommes pas conscients des sacrifices, du courage, de l'imagination et du leadership extraordinaires qui ont été nécessaires pour construire cet havre de paix, pourquoi devrions nous le chérir, l'apprécier et le voir non pas seulement comme une simple adresse, mais comme l'héritage qui nous appartient, héritage qui n'est pas à dilapider mais à laisser à ceux qui viendront après nous?

c) Influence des valeurs importées

Dans le même ordre d'idées, il existe une tendance qui à court terme est plus inquiétante encore. Notre discours politique est en train d'être colonisé par un ensemble de valeurs littéralement étrangères à notre expérience collective. Les droits individuels sont proclamés au-dessus des valeurs communautaires qui existent depuis longtemps. De plus en plus, l'expression de l'existence de besoins différents et de réalités différentes est écartée. Le terme égalité se voit défini comme uniformité plutôt que comme respect des différences légitimes. Un concept qui va au coeur même de l'existence de cette nation s'en trouve du même coup discrédité: le fait que nous avons choisi, par volonté et aussi par nécessité de créer ici une société basée sur le respect profond des différences (et d'en tirer notre force et notre unité).

Les causes de cette tendance ne sont pas difficiles à identifier : la poussée individualiste de la Charte des Droits et des libertés; l'américanisation de notre culture populaire; une période fiscale difficile qui a affaibli nos gouvernements et amené les gens à compter beaucoup plus sur eux-mêmes; et, peut-être le facteur le plus important de tous, la profonde amnésie face à notre expérience collective en tant que Canadiens.

d) L'illusion de croire les citoyens semblables et les provinces égales

Mais ce sont les résultats et non pas les raisons des ces conditions, qui m'inquiètent profondément. Parce que, derrière les simples slogans tels que « nous sommes tous égaux » et « égalité de citoyens et de provinces », se cache une implication troublante. Si tout le monde est « pareil », si la le fait d'être différent est un défaut, et non un atout, alors quelque chose ne va plus - quelque chose d'inadmissible et même d'antipatriotique - avec notre tradition fondée sur le respect des réalités divergentes, et qui se trouve au centre de notre droit civil et de notre unité nationale.

Si nous sommes tous les mêmes, la structure de notre fédération est remise en question, car la Confédération et de fait plusieurs conventions la précédant, y compris l'Acte de Québec, sont basés sur le respect mutuel de la différence. Si nous sommes tous les mêmes, la reconnaissance de besoins spéciaux des diverses régions du pays - que ce soit à travers la per-équation ou la stabilisation - est simplement mauvaise. Si nous sommes tous les mêmes, alors la reconnaissance de la «spécificité» de la langue et de la culture du Québec - ou celle de la réalité autochtone, s'il ne fallait qu'un seul autre exemple - ne sont plus seulement non garantis, mais sont mauvaises.

Cette idée de « similitude » semble en surface inoffensive et séduisante, au premier abord. Mais on se rend compte par la suite à quel point elle est faussement sincère, divisive, intolérante et destructrice pour les valeurs canadiennes. La raison pour laquelle la « similitude » est attirante, est évidente. Après tout, qui peut être contre « l'égalité »? Qui exigerait un « traitement spécial et des privilèges »? Le problème, c'est que le Canada ne pourrait pas exister - ne pourrait pas avoir vu le jour - si nos ancêtres avaient confondu similitude et égalité comme nous risquons de le faire aujourd'hui.

Le fondement même du fédéralisme est d'être basé sur le respect de différentes réalités régionales. La Confédération elle-même a vu le jour parce que les sages dirigeants d'alors savaient que ce pays immense et diversifié ne pouvait survivre que si les Ontariens pouvaient être des Canadiens à la manière ontarienne, les Québécois des Canadiens à la manière québécoise, et ainsi de suite.

Ce qui est vrai pour d'autres pays plus petits géographiquement, beaucoup plus homogènes dans leur culture et leurs traditions ne pourrait jamais fonctionner ici. Assurément, pour ce qui a trait au côté pratique, je pense que faire fonctionner le Canada a toujours demandé que l'on respecte et que l'on accueille la différence. Je pense que c'est aussi un choix moral supérieur.

Il n'y a que deux façons de traiter la différence. L'une est de l'ignorer, de la détruire, de la refuser. L'autre est de la respecter et d'en tenir compte. Les Lord Durham du dernier jour, qui cherchent à dé-légitimiser l'âme même de ce pays, vont, je le crains, le détruire si leurs intentions ne sont pas contrecarrées. Nous avons laissé un vide, et ils le remplissent.

Bien sûr, les séparatistes de la ligne dure comprennent tout cela. Ils s'amusent de l'ascendance de cette philosophie politique. Non pas qu'ils soient en accord avec elle. C'est précisément le contraire. Ils ont compris, bien mieux que nous jusqu'à maintenant, l'incompatibilité de ce concept avec l'existence du pays lui-même. C'est une alliance informelle qui convient profondément aux deux parties.

Mais ce changement dans notre culture politique n'est pas nouveau. Il s'est imposé petit à petit. Les échecs de Meech et de Charlottetown sont dus en grande partie à son existence. En effet, je trouve d'une tragique ironie que certains de ceux qui se sont le plus battus contre ces accords, au nom de la notion d'égalité que j'ai décrite, proviennent de communautés et de régions qui seraient les premières à souffrir si les affaires nationales étaient établies de fait sur cette base.

La clé: le respect

Ce ne sera jamais mon objectif de changer l'opinion des proposants de la ligne dure, qu'ils soient anglophones ou francophones. Ces opinions sont coulées dans le béton. Ce qui est inquiétant dans l'état courant des choses, c'est l'absence d'un groupe modéré visible et sûr de lui. Si nous laissons les extrémistes définir le débat, ce seront eux en fin de compte qui décideront du résultat. Ce qu'il faut, c'est de pouvoir atteindre les 20 ou 30% de francophones qui ne se sont toujours pas encore complètement fermés au dialogue. Et c'est ici, je pense, que nous atteignons le coeur du sujet. Le problème de l'unité nationale n'est pas, pour ce groupe, une question de droit ou de législation, ni une question de transfert de pouvoirs. C'est une question de respect.

Trop de Québécois pensent tout simplement que les Canadiens hors du Québec ne respectent pas leur existence et leurs aspirations. Et trop de Canadiens hors du Québec en veulent aux Québécois de ne pas sembler vouloir s'appeler leurs concitoyens - de ne pas respecter le Canada.

Ceci est un faux portrait des Québécois et d'une grande partie des Canadiens. Il a été forgé par l'ignorance de l'autre. Il existe une majorité silencieuse au Québec qui préférerait rester dans un Canada s'il démontrait, par ses actions et par ses déclarations, son respect pour le Québec. Et il existe une majorité silencieuse au Canada qui préférerait faire partie d'un pays à l'esprit assez large pour vouloir que le Québec reste. Si ces majorités silencieuses ne sont pas éveillées, et rassemblées, en se renforçant l'une l'autre, alors les minorités bruyantes gagneront. Et si elles gagnent, ce sera parce que les autres se seront éloignées du champ de bataille.

Le prix de la séparation serait élevé pour le Canada aussi

Tout cela est fort bien, diront certains, mais en définitive, cela ne s'applique pas vraiment à nous. Après tout, si les Québécois veulent payer le prix de la séparation, cela ne nous affecterait nullement. Après de légers ajustements, la vie continuerait comme avant.

Eh bien, je ne vais pas me mettre à débattre les chiffres. Et en tant que banquier, laissez-moi vous dire qu'un pays n'existe pas seulement en tant que structure économique - ce n'est pas une corporation ou une machine à émettre des chèques d'assurance sociale. Un pays sert un objectif plus large. Mais soyez-en certains, le prix que nous paierions, nous tous, à travers le pays, serait élevé. Ce serait un aller sans retour. Les taux d'intérêt plus élevés, le dollar à la baisse, le chômage en hausse et les marchés de capitaux en déclin se verraient non seulement au Québec, mais affecteraient également les Canadiens de St. John à Victoria.

La séparation mettrait le bien-être économique de chaque Canadien en péril. L'incertitude en ce qui concerne l'avenir mettrait en danger la sécurité économique et la stabilité que nous connaissons maintenant. Nous avons tant sacrifié pour retrouver notre santé économique au cours des dernières années. La séparation mettrait tout cela en danger. Bien sûr, nous pourront survivre économiquement parlant, le Québec sans le Canada et le Canada sans le Québec - mais depuis quand notre aspiration et notre norme sont-ils la simple survie?

Quelle ironie, sans doute typiquement canadienne, ce serait : après des années de décisions difficiles et de sacrifices, alors que nous disposons d'un des meilleurs fondements économiques au monde, alors que nous sommes prêts à laisser l'ère des déficits derrière nous, nous envisageons sans sourciller la possibilité d'une super récession « made in Canada ». Quel rendement; quel accomplissement; quelle honte!

La question devient : est-ce que voulons payer un tel prix? et quel prix sommes-nous prêts à payer pour l'éviter? Ce prix le voici: négociations politiques, générosité, partage, oser dire que l'on respecte la différence, que tout cela ne porte atteinte ni à nos droits et ni à nos privilèges; que cela nous donne à tous plus de force.

J'ai parlé brièvement de l'aspect économique. Mais ce n'est pas là, je l'avoue, mon premier souci. Ma véritable inquiétude, ce n'est pas que la séparation fasse sauter la banque, mais qu'elle brise l'esprit du pays. La coexistence et la collaboration des francophones et des anglophones, au Québec et dans le reste du pays - toujours difficiles, jamais simples - ont résulté dans une relation de tolérance et et de compromis qui nous distinguent des autres pays et font de nous ce qu'ils voudraient être. Nous nous sommes élevés au-dessus du tribalisme ethnique et linguistique, mieux et plus longtemps que n'importe qui d'autre. En dépit de nos imperfections et de nos manquements, nous avons démontré que l'unité et le succès ne doivent pas être obtenus au prix de la soumission à un dénominateur commun.

Et si un tel pacte de bonne entente devait échouer en raison de la crise actuelle au Québec? Le problème serait de savoir où et quand le pacte sera brisé de nouveau? Il suffit d'un précédent, d'un moment d'intolérance pour qu'on se demande qui sera la prochaine victime? Est-ce que ce seront les immigrants? les provinces moins nanties? les personnes défavorisées? Je crains la séparation non seulement pour ce qu'elle signifie en elle-même, mais pour ce qui pourrait en résulterait. Notre pays ne serait pas seulement plus petit en superficie, mais en esprit également. Et quelle honte nous ressentirions, nous de cette génération de Canadiens incapables de relever le défi qu'avaient relevé les générations antérieures et ne le voulant pas non plus? Comment vivre avec nous-mêmes, en sachant que nous sommes responsables de la dissolution de l'une des meilleures démocraties dans l‘histoire du monde?

Conclusion: les indices d'une solution

Je n'ai pas de solution bien définie, mais j'ai quelques propositions à formuler. Premièrement, bien qu'il en vaille la peine de redéfinir le rôle des gouvernements provinciaux et fédéral, il arrive un certain point où la délégation systématique des pouvoirs équivaut à donner le Canada pour le sauver. Deuxièmement, je pense qu'il est sage d'obtenir un jugement de la Cour Suprême sur ce que la loi signifie en ce qui touche la séparation. Mais le véritable risque ici n'est pas la décision rendue. C'est l'utilisation qu'on en fera. Fournira-t-elle un contexte pour la discussion ou deviendra-t-elle la base d'une menace? Troisièmement, je crois que les provinces ont besoin de jouer un rôle plus important dans ce problème, et en cela je suis réconforté par l'activité qui règne et les initiatives qui commencent à être prises depuis les récentes réunions de St. Andrew. Pour finir, je crois que ce qu'il faut aujourd'hui plus que toute autre chose, c'est de rallumer la flamme de la fierté nationale, qui est un objectif que tous les Canadiens ont en commun.

Nous avons besoin de redécouvrir qui nous sommes et pourquoi nous sommes ici. Il nous faut exprimer, sans excuses, l'idéal Canadien : la capacité qu'a une population petite et diverse de vivre ensemble dans un pays grand et difficile : pas simplement de tolérer l'autre, mais d'être fier de les aider à être ce que nous voulons devenir. Aujourd'hui, nous devons tomber d'accord sur un programme national - pas un programme fédéral mais un programme canadien.

Aussi nécessaire qu'elle ait été, l'élimination du déficit ne saurait jouer le rôle de vision commune. Je me rends bien compte que je dis cela en tant que banquier. Bien que cette élimination soit encore à venir, la réduction de la dette n'est pas un cri de ralliement pour un pays. Pourquoi ne pas se fixer des objectifs pour l'éducation, l'innovation, pour le renforcement du système de santé, pour affronter la pauvreté des enfants, et, oui, pour le chômage des jeunes? Pourquoi ne pas redresser l'échine et contester le discours politique nuisible que nous laissons si complaisamment avoir cours dans le débat actuel? Et pourquoi ne pas nous défaire de notre prudence canadienne, de notre réticence à raconter notre propre histoire : un pays qui a démontré qu'il y a un choix autre que l'assimilation ou la séparation. Un peuple fier de ce que nous partageons - les uns et les autres.

Au tribunal de l'histoire, il y a une loi, non écrite, qui est au-dessus de toutes les autres. Avons-nous le droit de laisser ce pays se diviser? C'est le défi qui nous attend, la seule décision qui compte.

Charles Baillie s'exprime sur le même sujet en février 1998

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