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Un appel à la franchise face à l'unité nationale
Allocution prononcée par A. Charles Baillie, Président de la banque TD devant le Canadian Club, le 23 février 1998
Introduction
Je désire d'abord vous remercier de votre aimable invitation. Le Cercle Canadien et la Ville de Montréal sont tous deux reconnus pour la chaleur de leur accueil, et ce, malgré la récente tempête de verglas. Vous m'avez démontré que cette belle tradition existe toujours. J'aimerais aussi dire que, même si mes commentaires portent sur des changements qui auront lieu dans cette province, je ne suis pas un expert sur la question du Québec, et je n'y habite pas non plus. La plupart d'entre vous avez des connaissances et une expérience directe que je ne pourrai jamais égaler.
Ceci étant dit, je suis citoyen canadien, et s'il y a une chose dont un citoyen doit se préoccuper, c'est bien de l'avenir de son pays. Cela est vrai pour chacun d'entre nous. C'est d'ailleurs ce qui nous donne le droit, sinon l'obligation, de nous faire entendre.
Un pays extrêmement fragile en dépit de ses accomplissements
La réalité ne saurait être plus claire. Le Canada n'existait pas au début du siècle dernier. Et rien ne garantit qu'il existera encore au-delà du début du prochain siècle. Considérons d'abord les choses globalement. Qui sommes nous, nous, les Canadiens? Que sommes-nous devenus? Nous faisons partie, selon toute norme ou définition raisonnable, de l'un des peuples les plus comblés du monde. Nous formons à l'heure actuelle l'une des plus anciennes démocraties. Nous avons toujours connu la stabilité politique, la paix sociale, ce qu'on ne trouve dans pratiquement aucun pays d'Europe, et certainement pas au sud de la frontière. Nous avons réussi là oùtant d'autres ont échoué, en évitant à la fois l'assimilation et la séparation. Nous avons bâti une société d'une richesse et d'une diversité extraordinaires, fondée sur deux des plus grandes cultures du monde. La prospérité de notre pays, bien que relative, est de loin supérieure à celle que connaît plus de 95 % de l'humanité. Après des décennies de mauvaise gestion fiscale, notre pays est devenu un modéle de vertu sur le plan fiscal et ses facteurs économiques fondamentaux qui figurent aujourd'hui parmi les meilleurs du monde.
Malgré tout, qu'est-ce qu'on remarque aussi?
- Deux ans et demi après le fait, nous sommes encore sous le choc d'avoir failli perdre un référendum, une défaite qui aurait provoqué l'éclatement du pays que je viens de décrire.
- Nous nous trouvons devant la possibilité d'un autre référendum si le programme des séparatistes domine aux prochaines élections.
- Nous nous trouvons également dans une situation où la volonté générale de défendre la cause de l'unité nationale dans le reste du pays est encore, j'en ai bien peur, beaucoup trop faible, hésitante et conditionnelle.
Certains me diront trop pessimiste, trop négatif. Après tout, nous avons gagné le dernier référendum, n'est-ce pas?
L'appui à la souveraineté a diminué, n'est-ce pas?Et bien, j'aimerais dire ceci à ceux qui sont prêts à jouer l'avenir du pays sur ces seules croyances : J'espère que vous avez raison?
La déclaration de Calgary nous sauvera, n'est-ce pas?
De véritables mesures sont prises pour prouver que la fédération est un système qui peut mieux fonctionner, n'est-ce pas?
Mais aujourd'hui, j'aurais quelques questions à leur poser. Nous avons gagné le dernier référendum, c'est un fait. Mais n'était-ce pas une fausse victoire ? Et, dans cinq ou six ans, comment cela se traduira-t-il pour les Québécois qui auront nouvellement acquis le droit de vote? En effet, l'appui à la souveraineté semble, selon certains sondages, diminuer, mais n'est-il pas encore beaucoup plus élevé qu'il ne l'était juste avant le dernier référendum? La déclaration de Calgary représente certes un pas en avant, mais ce n'est qu'un pas, et je redoute le jouroù nous serons obligés de dénombrer les gens qui lui sont vraiment favorables. Des progrès ont aussi été réalisés sur les plans juridique et administratif pour améliorer le fonctionnement de la fédération, mais en vérité, s'il y a un autre référendum, son issue reposera sur le coeur et la raison, non pas sur des protocoles d'entente.
Vous n'êtes peut-être pas tous d'accord avec les exemples que je viens de donner, mais je doute fort que l'un d'entre vous puisse affirmer que la victoire d'un autre référendum est assurée. C'est pourquoi il faut chercher des moyens de faire croître nos chances de gagner.
Ce qu'il faut faire tout de suite
Bien entendu, il n'y a pas d'arme magique. Mais permettez-moi de vous faire quelques suggestions, en commençant par certains principes fondamentaux.
- Premièrement, nous devons travailler fort dès maintenant, ne pas attendre à plus tard. Le moment propice est illusoire. Il faut agir maintenant.
- Deuxièmement, bien que la situation relève en grande partie du Québec et des décisions que les Québécois auront à prendre, elle dépend aussi, dans une large mesure, de l'attitude et du comportement des Canadiens dans le reste du pays. Si les Québécois décident de leur identité, une partie de cette décision reposera sur l'identité qu'ils ne veulent pas se donner, celle qu'ils sont prêts à laisser tomber. Le prochain référendum portera, et doit porter, sur le Canada.
- Troisièmement, bien qu'il apparaisse toujours valable à première vue de proposer des changements qui répondent aux besoins des diverses facettes de notre société, j'estime nécessaire de tuer dans l'oeuf toute notion selon laquelle nous nous dirigeons vers quelque série globale de changements -- du genre qui semble avoir fait échouer le processus de Charlottetown.
Surtout pas de réforme du Sénat
On entend déjà les murmures menaçants de ceux qui voudraient ramener la proposition d'une réforme majeure comme celle d'un Sénat selon la proposition des 'trois-e', aussi valable soit-elle. Je dis NON.
Nous aurions tort de laisser la situation prendre la tournure d'un cirque. Cela ne ferait que surcharger le programme, ouvrant la voie aux ultimatums. Qui plus est, cela aurait pour effet de diluer, sinon de détruire, le message central qui selon moi devrait être que le Québec est désiré pour ce qu'il est et ce qu'il aspire à devenir, au sein du Canada; que cela devrait suffire, que nous ne devrions pas nous sentir obligés de régler tous nos problèmes en même temps.Un dernier point.
Timidité déplorable des fédéralistes
Je crois que bon nombre d'entre nous sommes contrôlés par un sentiment envahissant qui nous empêche de voir la réalité en face. Qu'il est impoli de faire entendre son point de vue. Qu'il est préférable, peut-être, de ne rien dire et de faire sa petite affaire. Pardonnez-moi ma franchise. Mais l'auto-censure qui s'est infiltrée dans ce débat me consterne. Trop de gens, à mon avis, laissent subsister les émotions, préjugés et contes de fées qui passent pour des vérités absolues. Peut-être est-ce l'effet de la fatigue. Ou encore la peur de représailles. Peut-être est-ce l'impression que la situation est vouée à l'échec. Selon moi, c'est simple : c'est par ce que nous choisissons de dire - et ce que nous refusons de dire - que nous semons les graines de la victoire ou de la défaite.
Sur quoi devrait alors porter l'essentiel de ces déclarations? Sur quoi devrait donc reposer notre argumentation? Qu'est-ce qui doit être dit - et fait - à l'intérieur comme à l'extérieur du Québec? Pour répondre en partie à ces questions, il faut examiner froidement les erreurs que nous avons commises la dernière fois.
Où avons-nous échoué?
- Nous n'avons pas réussi à démontrer de façon convaincante que le vote ne portait pas sur la création d'un nouveau pays, mais bien sur le rejet du Canada, non pas sur la validation de l'identité du Québec, mais bien sur le rejet de la dimension canadienne de l'identité que partage la vaste majorité des Québécois.
- Nous n'avons pas su établir clairement que le Canada n'est pas un pays étranger. Que les valeurs qu'il renferme et qu'il entretient sont les mêmes valeurs que celles qui sont chères aux Québécois. Que le Canada n'a pas été bâti en dépit du Québec, mais grâce à lui, bref, que le Canada appartient au Québec.
- Nous n'avons pas su faire face aux séparatistes qui ont réussi à faire croire qu'ils sont les véritables sauveurs de la destinée du Québec, qu'ils savent vraiment interpréter son histoire, qu'ils sont les seuls à pouvoir se porter garants des valeurs et des réalisations du Québec, qu'ils sont les bons, alors que les autres sont les méchants.
- Notre échec tient aussi au fait de ne pouvoir libérer la question de l'unité nationale des chaînes du passé et de remettre en question les mythes de l'humiliation, de l'oppression et du mauvais traitement perpétuels. Nous aurions dû contester avec plus d'ardeur ce qui était manifestement faux. Nous n'avons pas réussi à affirmer qu'il était question de notre avenir et de notre potentiel en tant que Canadiens, pas du passé. Je crois que la population des autres provinces aurait dû ouvrir les bras plus grands pour exprimer avec conviction et sans réserve son amitié et son respect envers les Québécois. Je ne parle pas d'accepter ni de tolérer à contrecœur, mais bien de témoigner de l'égard véritable à la société qui a contribué de maintes façons à définir ce que nous sommes en tant que Canadiens - et ce que nous ne sommes pas. Trop de nos rélélaient un désespoir de dernière minute.
- Nous avons également échoué, selon moi, le test de la vérité et des conséquences. Nous avons été trop peu nombreux à oser parler des coûts d'une séparation, accordant foi aux avertissements franchement intéressés des séparatistes qui disaient que parler de coûts était une façon de proférer des menaces. Et nous avons laissé durer l'illusion du partenariat alors qu'il était très clair - et qu'il est encore plus clair aujourd'hui - que l'enjeu était la séparation, et que le partenariat servait en fait de cheval de Troie.
Compte tenu de tout cela, qu'attendons-nous pour l'avenir?
a) Ce qu'il nous faut d'abord et avant tout, c'est plus de clarté.Les coûts d'une séparation doivent être clairement établis. Pas d'information déformée. Pas d'exagération. cela ne sert à rien. Nous avons simplement besoin de faire remarquer ce que toutes les études démontrent, c'est-à-dire que le monde entier surveillera de près notre devise, nos taux d'intérêt, nos investissements, et agira en conséquence. Que les investisseurs ne font pas confiance aux pays hypothétiques, aux peuples qui n'ont pas confiance en eux-mêmes. Et je tiens à être même si ce sont surtout les Québécois qui devront en payer le prix, tous les Canadiens, de St-John à Victoria, devront également en assumer la resposabilité. Nous avons besoin de comprendre clairement la question du partenariat. Comprendre que cela ne se produira pas, et ne peut d'ailleurs se produire, de la manière dont l'entendent les séparatistes. Comprendre qu'un pays n'accueille pas à bras ouverts ceux qui l'ont rejeté.
Il faut comprendre clairement ce que le Québec risque de perdre - une représentation au sein du G-7, de l'APEC, et même de l'ALÉNA - et que l'obtention de la souveraineté en droit pourrait dans bien des cas signifier en fait la perte de la souveraineté. La souveraineté accordée aux autres Canadiens pour décider de la nature de quelque collaboration qui en émergerait; la souveraineté accordée à la Banque du Canada pour déterminer la politique monétaire du Québec; la souveraineté accordée aux investisseurs étrangers et aux autres qui détermineraient jusqu'oùles taux d'intérêt du Québec devraient s'élever; la souveraineté accordée aux Américains, aux Mexicains et aux Canadiens pour décider si le Québec peut faire partie de l'Accord de libre-échange nord-américain et à quelles conditions.
L'histoire, l'identité, les valeurs communes doivent être claires. Les séparatistes profitent du fait que les Québécois sont différents, non seulement sur le plan de la langue, mais aussi au point de vue de l'esprit - alors que l'amour de la liberté, la recherche de l'équité et l'exercice de la tolérance sont des sentiments que l'on trouve à l'échelle du pays.
Les séparatistes se nourrissent du prétexte que l'histoire du Canada n'est pas celle du Québec, sauf pour parler de la conquête, alors qu'en fait, la structure finale de la Confédération n'est pas tant l'œuvre de John A. MacDonald que celle de George Etienne Cartier, que les explorateurs et entrepreneurs français ont joué un rôle important dans l'ouverture de notre grand pays, qu'un grand nombre de programmes sociaux qui font la fierté des Québécois - et d'autres Canadiens - comptent des Québécois au nombre de leurs coauteurs, et que nous avons combattu côte à côte lors de deux guerres mondiales et que depuis, nos troupes ont été envoyées aux quatre coins du monde pour protéger la paix. Il faut déterminer exactement ce que le Québec n'a pas réussi à accomplir au sein du Canada, et ce qu'il pourrait faire exactement qu'il lui est impossible de faire en y demeurant. Les séparatistes adoptent l'attitude de leurs prédécesseurs, mais il faut rappeler aux Québécois que ce n'est pas en fuyant la table de négociations que la plupart des leaders du Québec ont remporté des victoires, mais bien en y siégant. Le premier ministre Godbout a pris part aux négociations lors de la création de l'assurance-chômage. Les premiers ministres Sauvé et Lesage se sont associés avec le gouvernement du Canada pour procurer l'assurance-hospitalisation aux Québécois. Le premier ministre Lesage, en collaboration avec le gouvernement du Canada, a fait avancer la création du Régime de rentes du Québec, qui a donné lieu par la suite à la Caisse de dépôt. Le premier ministre Bourassa, de concert avec ses partenaires canadiens, a mis la dernière main au régime d'assurance-maladie au Québec. Il a aussi travaillé à l'obtention du caractère unique du Québec à l'égard des allocations familiales et a négocié le rôle majeur que joue le Québec au chapitre de l'immigration.
Les séparatistes affirment que le Québec et le Canada ne peuvent s'entendre sur quoi que ce soit. Mais nous nous sommes entendus à maintes reprises. Nous devons faire référence aux faits réels de notre histoire et cesser de croire que c'est en se retirant dans son camp que le Québec a obtenu ses plus grandes victoires. Il faut carrément poser la question : Qu'est-ce qui empêche le Québec moderne d'avancer? Qu'est-ce qui peut être si important pour les Québécois que seul un Québec indépendant peut leur permettre d'accomplir? Comment cela cadre-t-il avec le prix à payer?
C'est une question de clarté, de bon sens et de logique.
- C'est au sein du Canada que le Québec a pu laisser derrière les contraintes du passé. C'est au sein du Canada qu'il a vécu la révolution tranquille qui a permis de créer d'extraordinaires institutions de croissance économique et de progrès social.
- C'est au sein du Canada que le Québec a réussi à remettre son économie fermement entre les mains des Québécois.
- Au sein du Canada, la langue et la culture françaises n'ont pas seulement survécu, elles sont plus fortes que jamais.
b) Orienter le débat sur les vraies valeurs
Mais aussi d'émotion. Cette question ne sera pas réglée en faveur du Canada si tous ceux qui s'opposent à la séparation donnent l'impression d'être des vérificateurs ou des comptables. Ce sont notre identité et notre âme qui sont en jeu. Le débat sur la souveraineté dure depuis tellement longtemps qu'il a fini par adopter une cadence rituelle, une indifférence, une volonté qui serait bizarre si les conséquences éventuelles n'étaient pas si tragiques. La question a fini par lasser la plupart des Québécois et des Canadiens, ce qui laisse le champ libre aux extrémistes. Ce que l'on croit être un débat a pris la forme d'un violent échange de rhétorique et non de contenu. Ce qui m'inquiète, c'est la possibilité que fatigués, les gens disent : D'accord, accordons-leur ce qu'ils veulent si ça peut les tenir tranquille. Il y a aussi la possibilité tout aussi troublante que le séparatisme, aux yeux d'une trop grande majorité, cesse d'être un phénomène à la mode et devienne une espèce de symbole d'acceptabilité sociale, auquel on n'accorde aucune réflexion, qu'on admet sans condition ou qu'on endosse simplement comme un vêtement. Selon moi, notre plus grand défi consiste à redonner une dimension réelle à cette question, à l'orienter vers de vraies valeurs et de vraies vies. Parce que nous savons qu'en pareil cas, la discussion prend un tout autre ton. Tour à tour les sondages indiquent que la plupart des Québécois montrent un profond attachement envers le Canada et les valeurs qu'il défend. Les valeurs et les priorités qu'ils partagent sont les mêmes que celles que partagent le reste des Canadiens. Ils ne veulent pas avoir à faire un choix entre leur identité canadienne et leur identité québécoise. Néanmoins, trop de gens croient que la seule façon de commencer à être de vrais Québécois, c'est de cesser d'être Canadiens.
Ce que doit comprendre le reste du Canada
J'adresse maintenant mes commentaires directement à la population du reste du Canada. À tort ou à raison, résultat d'événements réels ou manipulation d'un mythe, le véritable problème reste que bon nombre de Québécois ne se sentent pas les bienvenus ici, en tant que Canadiens. Ils ont l'impression d'être des étrangers dans ce pays. C'est faux, bien entendu. Mais qu'importe la vérité si les Québécois n'y croient pas.
Le rapatriement de la Constitution a causé des dommages importants, tout comme l'échec du Lac Meech. Cela est vrai également de l'importance, tant cynique que destructrice, accordée à l'idée que l'égalité en droit nécessite un traitement uniforme; une proposition aussi fondamentalement intolérante, aussi sûre de nous vouer à la ruine et aussi non canadienne que toute autre ayant alimenté notre discours contemporain. C'est pour ces raisons notamment que de nombreux Québécois ont l'impression, selon moi, que nous ne faisons au mieux que coexister ou qu'au pire nous sommes à couteaux trés. Qu'il n'y a aucun désir de communiquer, aucune compréhension, aucune acceptation de la légitimité des aspirations de la majorité du peuple québécois. À l'extérieur du Québec, l'attribution des motivations est infiniment mal fondée. Le désir de protéger et de développer leur culture ne représente pas un complot visant à déposséder les autres de leurs droits, mais bien une volonté tout à fait compréhensible de se protéger.
Cet élément fondamental n'est pas assez bien compris ou échappe à trop de gens à l'extérieur du Québec. Je ne dénigre pas, loin de là, la déclaration de Calgary. Je ne veux pas du tout déprécier les véritables efforts déployés par le gouvernement fédéral, de concert avec les provinces, pour démontrer qu'on peut changer et améliorer le système de la fédération. Mais le reste du Canada devra inévitablement se rallier à la volonté collective - le bon sens politique - et poser un geste clair d'accueil, de reconnaissance et de compréhension qui durera au fil des siècles, non pas un geste que l'on pourra rejeter ou annuler à sa convenance ou selon un caprice politique. Trop souvent, je crains que nous ne nous penchions pas sur la véritable question, sur le besoin réel.
Les Québécois avisés parlent de reconnaître clairement la société distincte. Nous avons eu tendance jusqu'à maintenant à leur conférer plutôt une compétence en matière de foresterie. C'est comme si on remettait à la personne qui nous tend la main un objet inutile au lieu de lui serrer la main. J'aimerais bien savoir quel mal il y a à convenir de façon formelle que les tribunaux puissent tenir compte du caractère unique du Québec en matière de langue, de culture et de droit dans l'interprétation de la loi fondamentale, telle qu'elle s'applique à l'intérieur de cette province et pourquoi il en coûterait si cher de le faire. La Cour suprême l'a d'ailleurs déjà fait et trouve cela tout à fait indiqué. Est-ce si compliqué d'intégrer à la loi fondamentale du pays, une disposition qui de toute façon est déjà prévue à la Loi sur la Cour suprême, c'est-à-dire que trois de ses juges doivent provenir du Québec, soulignant la particularité du Code civil au Québec? Pourquoi ne pas donner une forme officielle à des protocoles d'entente ou à des lois qui existent déjà à l'égard de l'immigration et du droit de veto?
Le prix à payer est-il trop élevé? D'ailleurs, peut-on vraiment parler de prix quand de telles mesures ne risquent pas de toucher un seul droit d'un seul Canadien ni même un seul pouvoir d'une seule province à l'extérieur du Québec, quand cela n'aura servi qu'à confirmer la nature même des principes qui étaient là bien avant la Confédération. J'ai traité la question de l'unité sous divers angles, ceux du droit, de la logique, du coût et des conséquences.
Mais il y a un facteur qui me préoccupe davantage. Si notre génération ne parvient pas à soutenir la tolérance et à accepter la diversité qui ont fait la renommée de ce pays - si nous échouons le test sur la question du Québec - quelles seront les répercussions, non pas sur la dimension géographique ou sur nos frontières, mais sur notre psychologie, sur nous-mêmes. Notre sens de la solidarité démoli, le moral à zéro, qui d'autre se sentirait rejeté par manque de respect? J'ai peur que cela ne se produise à l'extérieur du Québec... Et j'ai peur que cela ne se produise à l'intérieur du Québec. Je crains le vif ressentiment et la grande humiliation de millions d'autres Canadiens à qui on dirait qu'on leur enlève leur pays. Je crains aussi les blessures profondes et les divisions importantes qui marqueraient notre pays si on disait à des millions de Québécois qui le désirent, qu'ils doivent renoncer à leur identité canadienne.
Conclusion: sommes-nous encore assez larges d'esprit?
Tout compte fait, la question qui se pose véritablement aujourd'hui est de savoir si notre ouverture d'esprit est encore à la mesure de ce grand pays. Je crois que oui. Mais il faut faire appel à cette ouverture d'esprit, non pas présumer son existence. Il faut en faire preuve, non pas seulement en parler.Tout au long de notre histoire, nous avons livré une longue bataille, déchirés par la dualité de peuple fermé et de peuple tourné vers les autres; du retour constant sur nos erreurs passées et de notre vision de nos possibilités d'avenir; entre notre perception de la différence comme un défaut et notre capacité de faire de la diversité la force incomparable qu'elle peut représenter. Nous avons souvent échoué. Mais plus souvent qu'autrement, nous avons réussi. L'une de ces réussites remonte avant la création de ce pays : l'Acte de Québec de 1774 édicté par la Grande-Bretagne qui remédiait aux lacunes de la Proclamation royale promulguée onze ans plus tôt. Cette proclamation menaçait d'imposer les lois et les coutumes britanniques à une colonie de citoyens du Québec se trouvant de l'autre côté de l'océan. L'Acte de Québec, une extraordinaire réussite pour l'époque, a promu au rang de loi le respect du droit, de la religion et du régime foncier du Québec. Je me suis rendu compte il n'y a pas longtemps, que c'est justement cette année-là que le Congrès continental de l'Amérique a invité le Québec à en faire partie croyant qu'il accepterait. Le Québec a décliné l'invitation. À cette époque, les Québécois savaient déjà que leur société bénéficiait ici d'un plus grand respect. Le défi qui se présente maintenant à nous est de faire renaître ce sentiment. Nous devons démontrer que le Canada est le pays oùla 'souveraineté association' est un système qui fonctionne, oùil y a un 'partenariat' qui protège, qu'il s'agit d'un 'véritable pays' qui respecte toutes ses parties, une communauté non pas d'intérêt, mais de conviction.
"Concordia Salus". "De la concorde vient le salut". C'est la devise de Montréal. C'est sur cette devise que repose notre mission aujourd'hui.