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La débandade
par Luc Chartrand dans L'Actualité du 1er mars 2000

Le titre du nouveau livre de Jean-François Lisée, Sortie de secours, résume à lui seul la crise qui secoue le camp souverainiste. Le schisme paraît inévitable. Il serait naïf d'enterrer la souveraineté. Mais elle semble partie pour hiberner.


Le mouvement indépendantiste est en déroute.

Lucien Bouchard s'est révélé incapable de soulever une vague contre la loi de Jean Chrétien qui prétend dicter les conditions d'accession à la souveraineté. Il aura du mal à se rendre au Congrès national du Parti québécois, ce printemps, en continuant à faire miroiter la possibilité d'un référendum dont chacun sait qu'il n'aura pas lieu. Nombre de militants ont déjà compris et, parmi les membres de l'appareil du parti ou dans l'entourage immédiat du premier ministre, on ne compte plus les départs annoncés, que ce soit pour des « raisons personnelles » ou par découragement devant l'avenir de l'option.

Des amis des souverainistes, comme Philippe Seguin, ex-président de l'Assemblée nationale française, tendent la perche et exhortent le premier ministre du Québec à tourner le dos au mirage des conditions gagnantes.
Mais le signal le plus éloquent, c'est Jean-François Lisée, ex-conseiller spécial à la stratégie référendaire dans les cabinets Parizeau et Bouchard, qui l'envoie. Le titre du livre qu'il publie, Sortie de secours, résume à lui seul l'atmosphère de débandade qui s'est emparée du «camp du changement».

En janvier 1999, quelques semaines après la victoire sans éclat du PQ aux élections générales, Lisée a fait part à Lucien Bouchard de sa proposition d'abandonner le projet d'un référendum sur la souveraineté, jugé irréaliste, et de lui substituer une consultation populaire visant à proclamer divers champs de compétence exclusifs au Québec.

Le premier ministre, raconte Lisée, a rejeté sa stratégie. Réponse de l'ex-conseiller? « Je retire mes billes et j'irai écrire un livre pour défendre ma vision. » C'est chose faite.

Jean-François Lisée ouvre ainsi la voie à une volte-face de plus en plus prévisible d'un chef péquiste qui aurait été bien mal placé pour lancer lui-même ce terrible débat. Lisée n'est pas en mission commandée, a déclaré le premier ministre à L'actualité, pour clouer le bec à ceux qui seraient tentés d'imaginer qu'il lance un ballon d'essai pour son ancien patron.

Le schisme paraît inévitable. Le Parti québécois est toujours divisé entre les orthodoxes et les souverainistes «mous», pour qui la mise entre parenthèses du projet n'est pas un sacrilège. Déjà, à l'époque du «beau risque» du renouvellement du fédéralisme, sous René Lévesque, les purs et durs étaient traités de « caribous », en référence aux milliers de bêtes qui, comme les moutons de Panurge, s'étaient jetées tête première dans une chute de la rivière Caniapiscau.

Au-delà des spéculations sur l'effet de la bombe Lisée dans les rangs souverainistes, il faut s'attarder à l'analyse que celui-ci fait de trois décennies d'histoire politique. Les fédéralistes de Trudeau, Lalonde, Pelletier et Marchand ont gagné, conclut-il. La bataille que se livrent depuis 30 ans les «Québécois d'Ottawa» et les indépendantistes est terminée. Et les Québécois ont tourné cette page avant que la classe politique en prenne acte. Par deux fois, en 15 ans, ils ont répondu à la question. Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'ils soient devenus réfractaires à tout nouvel effort pédagogique de la part des apôtres de la séparation. Ce n'est plus la thèse qu'ils rejettent mais son idée même. Il serait naïf d'enterrer la souveraineté. Mais elle semble partie pour hiberner.

Si Lisée est en rupture idéologique avec quelqu'un, c'est moins avec Bouchard qu'avec celui-là même pour qui il est entré en politique, Jacques Parizeau. Il y a quelques jours, en plein congrès du Bloc québécois, ce dernier exhortait encore une fois le gouvernement Bouchard à tenir le référendum coûte que coûte... avant de se faire battre, de toute façon, aux prochaines élections! Celui-là, décidément, mourra caribou. La question est de savoir combien des siens il entraînera, cette fois, à sa suite...


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