Logo
Réinventer notre avenir
Des idées pour sortir du cul-de-sac
par Alain Dubuc, l'éditorialiste en chef, La Presse, Février 2000


1- TOURNER LA PAGE
Pour sortir du cercle vicieux, il faut rompre de façon radicale avec les traditions politiques qui ont mal vieilli

Le Québec est dans un cul-de-sac, prisonnier d'un vieux débat politique amorcé il y a une quarantaine d'année et qui le paralyse certainement depuis vingt ans. L'impasse, consacrée par le résultat du référendum de 1995, est devenue palpable depuis les élections provinciales de l'automne 1998.

Un nombre croissant de Québécois voudrait passer à autre chose, mettre fin à ces chicanes souvent stériles, ne plus tourner en rond comme nous le faisons depuis des décennies et, surtout, ne plus être confronté, à chaque rendez-vous démocratique, au même choix qui nous divise et ne nous mène plus nulle part.

Mais comment passer à autre chose ? Comment s'affranchir de cette crise politique permanente dont nous sommes les otages ? Cette question, bien des Québécois, provenant de tous les horizons politiques, se la posent. La réponse ne sera pas simple. Depuis trente ans, l'échiquier politique québécois a été dominé par deux projets se réclamant tous deux du nationalisme : la souveraineté ou le fédéralisme renouvelé. Chacun de ces courants se trouve dans une impasse.

Ce blocage des deux grandes options qui structurent notre vie politique n'est certes pas nouveau. Il devient seulement plus intolérable, parce que chaque année qui passe montre à quel point on tourne en rond. Les Québécois, tant fédéralistes que souverainistes, ont connu trop d'échecs, dans un jeu de ping-pong entre des défaites référendaires et les réformes avortées. Combien de temps sont-ils prêts à continuer comme cela ? Il faut s'extraire de ce cercle vicieux. La seule façon d'y parvenir, c'est de rompre avec des réflexes collectifs qui ont mal vieilli.

Un périple débilitant

On ne dira jamais assez combien notre long périple circulaire a pu nous affaiblir. Il nous a amenés à gaspiller nos énergies créatrices dans des batailles souvent stériles, à subordonner les besoins réels et les priorités du Québec aux intérêts des deux options qui s'affrontent. Certains de ces effets sont connus, comme les coûts économiques des cycles référendaires, les tensions linguistiques, ou la détérioration de nos rapports de force au sein de la fédération canadienne.

Mais il y a d'autres coûts, moins visibles, dont les impacts, dans cet univers qui change sous nos yeux, pourraient être lourds de conséquences. En consacrant tant d'énergies à des batailles entamées il y a longtemps, nous avons trop souvent pris l'habitude de regarder en arrière plutôt qu'en avant. L'obsession du débat national, avec tout ce qu'elle peut avoir de narcissique, nous amène aussi à nous complaire dans un repli sur soi. Prisonniers du passé, nous sommes en train de rater la modernité et d'entraver notre ouverture sur le monde.

Est-ce une exagération? Certainement pas. Le fait que nos leaders, tant fédéralistes que souverainistes, se battent encore pour des revendications dites traditionnelles en se réclamant de Jean Lesage, et même parfois de Maurice Duplessis, au moment où l'Europe en construction fait le pari de l'euro, nous place en porte-à-faux des tendances qui se dessinent dans le monde.

Le sort de Montréal, une des grandes victimes du débat national, en fournit une belle illustration. La métropole, objet d'une méfiance exacerbée par les tensions linguistiques et le régionalisme, souffre d'un sous-investissement et d'une incompréhension qui pèsent lourd sur son développement et qui privent l'ensemble du Québec du plein apport de ce qui est sa locomotive, son poumon et sa fenêtre sur le monde.

Mais surtout, les jeux d'alliances idéologiques qu'impose la menace quasi-permanente d'un référendum empêchent le Québec d'amorcer un débat sur la nécessaire réforme de l'État et sur la remise à jour du «modèle québécois». Les calculs politiques à court terme limitent ainsi notre capacité à combler nos retards sociaux et économiques.

Bref, le choix collectif que nous avons fait de lier notre épanouissement à des stratégies essentiellement politiques et constitutionnelles, que ce soit la souveraineté ou une réforme massive de la fédération, s'est fait au détriment d'autres objectifs. Parce que ces deux options sont dans une impasse, le moment est venu de nous demander si ce choix est encore pertinent et si les coûts qu'il nous impose en valent la chandelle.

La souveraineté en veilleuse

Il est clair que c'est le plafonement de l'appui au projet souverainiste qui ouvre cette porte. Dans les années qui viennent, il est hautement improbable qu'un gouvernement du Parti québécois puisse recueillir la majorité dont il a besoin pour mettre en marche le processus d'accession à la souveraineté. Les conditions gagnantes que recherche le premier ministre Lucien Bouchard n'existent pas maintenant et il est difficile de voir comment elles pourraient se matérialiser d'ici la fin de son présent mandat, ou même dans un éventuel troisième.

Nous n'en ferons pas une longue démonstration. Un nombre croissant de représentants du mouvement souverainiste la font, à commencer par le premier ministre Lucien Bouchard qui évoque maintenant la tenue d'un référendum gagnant dans un troisième mandat, de même que son ex-conseiller Jean-François Lisée, qui estime qu'une victoire souverainiste est impossible.

Tous les sondages placent l'appui à l'option souverainiste un peu au dessus de 40 pour cent, tant et si bien que le seul scénario qui permettrait d'envisager une victoire du Oui est un événement extérieur, par exemple un geste maladroit en provenance du Canada qui provoquerait ici un sursaut de colère. La stratégie des conditions gagnantes repose ainsi sur l'attente d'un revirement fortuit de l'opinion publique, une espèce de loterie où le gouvernement du Parti québécois espère que, dans les quatre ans restants de son mandat, un des tirages hebdomadaires favorisera son option.

Le fait que le projet souverainiste, et donc l'avenir d'un peuple, puisse reposer sur des facteurs extérieurs qui échappent à notre contrôle réserve donc un scénario d'accession à la souveraineté fort éloigné de l'élan populaire qui nous semblerait indispensable pour la création d'un nouveau pays.

Cette nouvelle donne n'affecte pas que les militants du Parti québécois. L'ensemble de la vie politique québécoise, et même canadienne a été dominée depuis un quart de siècle par la pression du projet souverainiste. Sa mise en veilleuse modifie ainsi toute l'architecture de notre vie politique, les projets et les stratégies de tous les joueurs.

Cela est d'autant plus vrai que cette défaite ne représente pas pour autant une victoire fédéraliste. Le projet souverainiste est en quelque sorte frappé par un phénomène d'implosion; il plafonne sans pour autant que le camp fédéraliste fasse des gains.

Et c'est ainsi que l'argument souvent utilisé contre les souverainistes peut se retourner contre les fédéralistes. S'il est vrai qu'une majorité de 50 pour cent plus un n'est pas insuffisant pour mener à l'indépendance, le niveau d'appui dont jouit au Québec l'appartenance au Canada est, lui aussi, trop faible pour bâtir un pays.

Une rupture radicale

Mais que faire? Une pause ou un moratoire? Un exercice parfaitement artificiel tant que les protagonistes, à Ottawa comme à Québec, n'auront pas changé de culture politique. On ne peut pas croire qu'il suffira d'une parenthèse pour que les sources de conflits disparaissent d'elles-mêmes.

Un gouvernement du Québec ne peut rester inactif dans le domaine des relations fédérales-provinciales, où les rapports sont souvent conflictuels et où règne toujours une tradition de confrontation. La vie dans un État binational n'est jamais facile, à plus forte raison pour la nation minoritaire. Cela exige donc une vigilance constante de la part de ceux qui ont pour mission de représenter cette minorité. Une pause, dans un tel contexte, serait une démission.

Un renouvellement du discours politique? Tant les libéraux que les péquistes ont amorcé des démarches de rajeunissement de leurs options respectives. Ces efforts, aussi sincères soient-ils, ne suffiront pas à briser le carcan qui étouffe notre vie politique.

Ce n'est pas d'efforts cosmétiques pour rajeunir le «look» des options dont on a besoin, mais d'un virage plus profond, d'une rupture avec un débat politique dont les paramètres ont été déterminés il y a quarante ans. En quatre décennies, les protagonistes des deux côtés de la barrière idéologique ont eu le temps de créer leurs mythes et leurs dogmes. Le débat est d'ailleurs encore largement mené par une classe de politiciens vieillis, aigris par de trop nombreux combats.

On voit bien qu'à peu près toutes les stratégies qui ont pu être évoquées pour sortir du cul-de-sac, jeux tactiques sur le moment du référendum, sur le libellé de la question, référendum sur autre chose, nouvelle liste de demandes, nouveau partage de pouvoirs, Meech plus, Meech moins, troisième voie, nouvelle ronde de négociations, nouveau pacte Canada-Québec, tournent invariablement autour des mêmes thèmes et des mêmes tactiques et nous ramènent inéluctablement dans les mêmes ornières.

Les milieux politiques sous-estiment le degré de lassitude que le débat constitutionnel et tout ce qui l'entoure peuvent provoquer chez les Québécois. Les spéculations sur un éventuel référendum, la recherches de conditions gagnantes, mais aussi les escarmouches inter-gouvernementales ou les offensives fédérales provoquent un véritable écoeurement.

Voilà pourquoi il faut reposer la question de l'avenir du Québec dans des termes résolument différents, pour que nous puissions nous extraire de la logique trop politique dans laquelle nous nous sommes enferrés.

La 3e voie, la modernité

Du côté de l'économie et de l'administration publique, plusieurs voix s'élèvent pour prôner une nouvelle Révolution tranquille qui permettrait d'insuffler le même dynamisme et la même audace que les pères de la Révolution tranquille des années soixante avaient déployés pour moderniser l'État et la société québécoise.

Mais cette révolution économique et sociale est vouée à l'échec si nous n'entreprenons pas aussi une autre révolution, celle-là de nature politique, car ce sont les vaches sacrées de notre pensée politique qui constituent les principaux freins au changement. Il s'agit de redéfinir les termes du débat national, non pas en fonction de ce que le Québec était, mais en fonction de ce qu'il a réussi, de ce qu'il veut, de ce qu'il peut.

C'est à cette démarche ambitieuse que nous voulons participer dans les prochains jours, dans une série d'éditoriaux qui ne prétendent pas lui apporter de réponses définitives mais qui, à tout le moins, nous l'espérons, contribueront à alimenter ce débat nécessaire.

Ne cherchez cependant pas, dans ces textes, un manifeste qui chercherait les partisans du Oui à voter Non. Le but de cette série d'éditoriaux n'est pas de relancer la grande polémique sur les vertus et les défauts de nos deux projets constitutionnels. C'est un débat auquel nous avons consacré bien du temps, trop de temps, et sur lequel la plupart d'entre nous ont déjà fait leur idée.

Bien sûr, nous sommes fédéralistes, et nous estimons que la souveraineté n'est pas la solution aux problèmes du Québec et que le maintien du lien fédéral, sans être une panacée en soi, constitue le cadre le plus à même de permettre notre épanouissement.

Cette conviction, profonde, colorera évidemment notre démarche. Nous espérons cependant que les pistes que nous proposerons dans les jours qui viennent n'excluent pas nos compatriotes souverainistes et qu'elles peuvent offrir une porte de sortie aux impasses des deux courants et donc un terrain de rencontre.

Dans cette société québécoise, qui a tendance à rechercher les consensus, comme toutes les minorités, les points de convergence entre les deux courants qui divisent notre vie politique sont très étendus et, souvent, souverainistes et fédéralistes recherchent la même chose par des moyens différents.

Ces textes se veulent donc un appel à tous les Québécois désabusés, qui en ont assez d'un débat devenu stérile. Un nombre croissant de Québécois, conscients du coût que le Québec a payé, en termes de paralysie et de réformes avortées, veulent pouvoir investir leurs énergies dans d'autres priorités qui leur semblent maintenant plus pressantes. Ils sont évidemment nombreux chez ceux qui se réclament du fédéralisme, pour qui le débat constitutionnel est rarement prioritaire. Mais cette lassitude est également manifeste chez bien des souverainistes, quoiqu'il soit plus difficile pour eux de passer à autre chose sans que cela soit interprété comme un aveu de défaite.

L'exercice ne sera pas facile, car il forcera les Québécois à s'écarter des sentiers battus, à rompre avec des réflexes et des valeurs si profondément enracinés qu'il font partie de leur culture et de leur mode de vie. Mais cette réflexion nous apparaît essentielle pour ceux qui ont à coeur le développement et l'épanouissement du Québec.

Le Québec a changé, à un tel point que les débats, les symboles et les terrains d'affrontement sont souvent devenus en porte-à-faux avec la réalité. La troisième voie qu'il faut définir, c'est tout simplement la voie de la modernité.

Le moment est bien choisi, dans ces premiers mois du XXIe siècle, pour clore le chapitre de notre histoire qui a commencé avec la Révolution tranquille et commencer à en écrire un nouveau.

2. LA FIN D'UN RÊVE
Rien ne permet plus de croire qu'une victoire de la souveraineté puisse encore être vraiment possible

Il y a à peine quatre ans, la souveraineté semblait être à nos portes. Maintenant, rien ne permet plus de croire qu'une victoire de la souveraineté puisse encore être vraiment possible. Que s'est-il donc passé?

On pourrait être tenté d'interpréter ce plafonnement de l'appui à la souveraineté comme un de ces mouvements de balancier qui caractérisent souvent les fluctuations de l'opinion publique. Nous croyons plutôt qu'il s'agit d'une tendance lourde, d'un phénomène profond et durable qui reflète d'importants changements dans la société québécoise. Le Québec a évolué plus vite que les projets politiques qu'on lui propose, tant et si bien que le rêve souverainiste et tout ce qui l'entoure est maintenant en porte-à-faux avec les réalités contemporaines, les problèmes réels des Québécois, leurs besoins et leurs aspirations.

Il est important d'analyser ce phénomène et de tenter de le comprendre. On ne se rend pas toujours compte à quel point le projet souverainiste a dominé et domine toujours la vie politique québécoise, et même canadienne. Même si nous assistons, depuis des décennies, à l'affrontement de deux options constitutionnelles, il serait plus précis de décrire notre espace politique comme unipolaire. Depuis 30 ans, ce sont les stratégies souverainistes qui ont déterminé l'échéancier politique et imposé les paramètres du débat. Le plus souvent, les fédéralistes ont été confinés à un rôle réactif.

Il n'est donc pas étonnant que le plafonnement de l'appui à la souveraineté ne provoque pas un sentiment de vide seulement chez les souverainistes. C'est la structure même de la vie politique québécoise qui est remise en question, ce qui affecte tout autant les fédéralistes, qui se retrouvent en quelque sorte sans cause, sans adversaires et sans facteur de cohésion.

Mais nous sommes rendus à un stade où les leaders du mouvement souverainiste, dans leur recherche un peu désespérée de conditions gagnantes, paralysent le Québec. Pas seulement à cause de l'incertitude que peut engendrer la préparation d'un autre référendum ou du gaspillage absurde d'énergies drainées par un débat devenu stérile. Surtout parce qu'après avoir été pendant longtemps un facteur d'évolution, le projet souverainiste et le débat que ses partisans nous imposent deviennent de plus en plus une source de stagnation de la société québécoise et un frein à ses progrès.

Les racines de l'échec

Les difficultés du courant souverainiste sont, selon nous, l'aboutissement d'un échec fondamental. Le pari des souverainistes consistait à pouvoir transformer le sentiment autonomiste des Québécois en appui à l'indépendance. Et c'est ce que les souverainistes, en 35 ans, n'ont pas réussi.

De façon générale, on peut définir les Québécois francophones comme nationalistes, dans le sens le plus strict et le plus neutre du terme, c'est-à-dire qu'ils estiment constituer une nation et souhaitent l'affirmation et l'épanouissement de cette nation. Cela a développé chez eux une culture autonomiste qui les amène à vouloir que leur gouvernement provincial détienne des pouvoirs accrus, pour les protéger mais aussi pour assurer un cheminement qui leur est propre, à réclamer au sein du Canada un statut particulier qui reconnaîtrait formellement leur différence et protégerait leur identité.

Dans l'imaginaire souverainiste, le passage du sentiment autonomiste à l'indépendance est perçu comme une question de degré, un prolongement naturel qui consiste à «oser aller jusqu'au bout». Mais dans les faits, ce passage n'a rien d'automatique. La différence entre l'autonomie et la souveraineté n'est pas une question de degré, mais plutôt de nature car la souveraineté est loin d'être la seule façon d'aller au bout de la logique nationaliste. Et le projet autonomiste auquel rêvent les Québécois n'est pas celui d'un État souverain. C'est carrément autre chose.

Malgré 30 ans d'efforts, cet échec souverainiste est significatif. On peut en mesurer l'ampleur à partir d'une réalité qui a fait l'objet de nombreuses boutades lors du dernier référendum. Encore maintenant, l'appui à la souveraineté s'effondre à 29 pour cent, si le projet de souveraineté-partenariat ne permet pas de conserver le passeport et la citoyenneté canadienne.

Cette réponse, en apparence naïve et mal informée, nous apprend quelque chose. Elle nous dit que les Québécois sont loin d'être prêts à faire ce qui est nécessaire pour créer un nouveau pays. Elle exprime également un refus de la rupture, en partie attribuable à la peur du changement, mais très certainement aussi à une certaine forme d'adhésion au Canada et à ses symboles.

Elle montre aussi que l'identité québécoise, complexe et plurielle, nage dans l'ambivalence. Si les Québécois sont fiers de leur appartenance au Québec, ils manifestent aussi un attachement au Canada, assez puissant pour les amener à écarter la séparation. Il n'y pas d'autre façon d'expliquer ce désir massif de conserver le passeport canadien, qui n'est rien d'autre qu'un symbole d'appartenance.

Et voilà pourquoi l'impasse dans laquelle se trouve le courant souverainiste est, selon nous, si totale, et ses causes si profondes, car elle repose sur une lecture tronquée de l'âme québécoise ou sur un refus d'accepter les Québécois tels qu'ils sont, avec leur complexité et leur ambivalence.

Les ravages du temps

Le temps a également joué contre l'option souverainiste. La réalité qui nous entoure s'est profondément transformée, assez pour que ce projet ait de plus en plus de mal à se présenter comme une réponse aux problèmes qui confrontent la société québécoise.

D'importants déclencheurs qui ont présidé à la naissance du mouvement souverainiste, qui ont assuré son essor initial, et qui auraient peut-être permis sa victoire, ne sont entre autres plus au rendez-vous.

Inspiré par les mouvements anti-coloniaux des années 50 et 60, dont il a gardé le discours et les réflexes, le mouvement souverainiste pouvait s'alimenter d'un sentiment réel de colère, d'un désir de lutter contre la triple injustice dont souffraient les francophones, une oppression linguistique qui faisait des Canadiens français des citoyens de seconde zone, l'exclusion économique et la pauvreté, et la crainte, toujours présente, que ce climat d'injustice mène à leur étiolement et même à leur disparition.

Mais ce n'est plus le cas. Les Québécois francophones ne sont plus exclus du pouvoir politique, ni au Québec ni au Canada; ils ont pris leur place de façon spectaculaire dans le monde économique; tandis que la langue française jouit d'un degré de protection qui permet le plus grand optimisme sur sa survie et son épanouissement.

Ce revirement s'explique en partie par des politiques fédérales plus éclairées. Mais c'est très certainement le nationalisme québécois qui a été le principal moteur des mouvements qui ont tant changé le Québec: la révolution tranquille et le développement d'un État moderne, la reprise en main de l'économie et le phénomène de Québec Inc., les lois linguistiques qui ont changé le cours de l'histoire moderne du Québec.

Les gouvernements du Parti québécois ont largement contribué à ces changements, notamment avec l'adoption de la Charte de la langue française. Ainsi, dans une ironie de l'histoire, les efforts déployés par les souverainistes ont favorisé les énormes progrès de la société québécoise et mis fin au sentiment d'urgence qui rend maintenant leur projet moins pertinent.

Ne sombrons pas dans l'angélisme. Ces progrès considérables ne signifient pas que tout est réglé. Si l'oppression a été éliminée, il en reste des traces. Elle colore les attitudes, que ce soient les réflexes d'écorchés des francophones, ou les survivances d'une culture francophobe au Canada anglais. Les rapports entre la minorité franco-québécoise et la majorité anglo-canadienne restent lourds à porter. Mais il est clair que l'avenir de la nation québécoise ne se pose plus en termes de survie, mais en termes d'épanouissement. Sans la colère que suscitait l'oppression, sans la peur de disparaître, sans la rage qu'engendre l'injustice, le désir d'un changement radical des règles du jeu n'est plus là ou n'est plus assez impératif pour convaincre les Québécois de prendre des risques et d'accepter des sacrifices.

D'autres phénomènes ont élargi la fracture entre le projet souverainiste et la réalité sociale. C'est, par exemple, le cas du culte d'un État dirigiste et omniprésent, en maîtrise de ses nombreux «outils», inspiré des modèles socio-démocrates des années 60, qui sous-tend encore le projet souverainiste, et qui s'arrime mal à une problématique contemporaine. C'est également le cas de la transformation rapide de la démographie et de la pluriethnicité de la société québécoise, que les penseurs souverainistes ne nient pas, mais qu'ils ont le plus grand mal à insérer dans un projet qui, par définition repose sur la langue.

Un dernier phénomène, celui de la globalisation, a des effets plus complexes. Les stratèges souverainistes y voient des arguments à l'appui de leur projet. Mais s'il est certain que la formation de blocs régionaux et la perte d'autonomie des pays sont en train de modifier l'architecture des États eux-mêmes et de donner une place nouvelle aux minorités et aux régions, il n'est pas possible pour l'instant d'en conclure que cela renforcera les modèles sécessionnistes plutôt que les pressions en faveur de la décentralisation.

Un frein au développement

Le hiatus profond entre les aspirations d'une majorité des Québécois et celles du parti qui domine sa vie politique engendrent plusieurs effets pervers qui pèsent lourd sur nos perspectives de développement.

En commençant par le malaise permanent qu'imposent les efforts constants du gouvernement de M. Bouchard pour convaincre les Québécois de faire un saut qu'ils ne veulent pas faire, pour créer des conditions gagnantes malgré le refus très clair des Québécois de participer à une autre aventure référendaire.

Ce qui est le plus lourd de conséquences dans ce combat contre la montre et contre une volonté populaire souvent exprimée, c'est que l'impopularité intrinsèque de la souveraineté amène les forces souverainistes à recourir aux seuls outils qui réussissent à donner à l'option un minimum d'allant: favoriser des conditions qui provoqueront des sursauts de colère et d'indignation, sans lesquelles l'option souverainiste ne peut progresser.

Il n'y a qu'une façon d'y parvenir, c'est en replongeant là où cette colère peut se justifier, dans notre passé, d'invoquer les injustices historiques, réelles ou supposées, de puiser dans les rancoeurs qui n'ont plus d'objet contemporain. Les efforts pour assurer les succès de l'option alimentent ainsi un passéisme qui limite la capacité du Québec de s'affranchir.

On le voit depuis quelques mois avec les efforts, dangereux et malsains, du gouvernement du Parti québécois pour rouvrir le dossier de la langue et créer un sentiment d'indignation et d'insécurité linguistique. Le premier ministre Bouchard a même affirmé que «le français est plus menacé que jamais», avec les dangers énormes que cela comporte d'alimenter des sursauts d'intolérance et d'élargir le fossé entre la majorité francophone et ses minorités.

L'autre frein qu'impose l'ombre de l'option sur notre vie collective est l'incapacité du gouvernement Bouchard de réfléchir sereinement au modèle québécois à un moment où un bilan lucide de nos façons de faire devient urgent. La peur de compromettre les alliances politiques, notamment l'appui de la gauche syndicale, et de priver le projet souverainiste de ce qui, pour plusieurs de ses partisans, est sa raison d'être, a amené M. Bouchard, dans un regrettable réflexe, à associer toute tentative de réflexion sur le modèle québécois à une attaque contre notre identité profonde.

Voilà des exemples qui illustrent en quoi le projet souverainiste, ou plus précisément la recherche de conditions gagnantes, peuvent devenir un frein à notre développement. Le courant souverainiste, qui a mal vieilli, n'est donc plus en phase avec la société québécoise. À ce point qu'il sert mal le Québec et ne reflète plus le nationalisme de ses citoyens.

Après avoir été, pendant quelques décennies, un outil de changement et de progrès, il est devenu un frein, qui retarde le Québec et entrave sa quête de modernité, un boulet qui nous ralentit et compromet notre avenir.

C'est ce vieillissement qui explique sans doute pourquoi le projet souverainiste n'est plus porteur de rêve, comme autrefois, et ne peut plus exercer la magie qui inspirait les artistes et enflammait les jeunes.

Un grand nombre de Québécois qui se réclament de la souveraineté sont conscients de l'impasse dans laquelle semble se trouver leur option. Ces difficultés suscitent chez certains un désir de fuite en avant, la recherche désespérée de conditions gagnantes ou la multiplication de formules fantaisistes, comme la tenue d'un référendum sur autre chose que la souveraineté. Plus nombreux sont ceux qui sont tentés par la démission, le désir de passer à autre chose.

Il serait dommage que ces souverainistes, qui ont longtemps été les forces vives du changement social au Québec, soient maintenant en marge des nouvelles étapes de ce processus et ne participent pas à la réflexion nécessaire sur les nouvelles avenues que le Québec doit explorer.

3- LE MUR CANADIEN
Principales victimes de la fermeture canadienne, les fédéralistes modérés du Québec sont aussi piégés par leur passé

L'impasse dans laquelle se trouvent les souverainistes ne laisserait pas un tel vide dans la vie politique québécoise si leurs adversaires fédéralistes pouvaient proposer une alternative. Mais le fédéralisme est lui aussi en crise, incapable d'articuler un projet qui rallierait les Québécois et leur proposerait un Canada auquel ils pourraient adhérer avec un certain enthousiasme.

L'échec des thèses fédéralistes auprès des francophones du Québec ne reflète pas un refus de l'appartenance à la fédération. Le maintien du lien fédéral est le premier choix de presque les deux tiers des Québécois, ne l'oublions pas. Très majoritairement aussi, les trois quarts des Québécois s'opposent à la souveraineté pure.

Mais cette adhésion au Canada n'est pas inconditionnelle. Elle suppose de nouvelles règles du jeu pour la fédération canadienne, qui passent par une reconnaissance formelle de la spécificité québécoise, un partage des pouvoirs qui donnerait au gouvernement du Québec des outils additionnels pour incarner et protéger cette spécificité.

Le non du Canada

Le problème, on le sait, est que cette conception du fédéralisme n'est pas partagée par d'importants segments de l'opinion publique anglo-canadienne. La grande difficulté de concilier ces visions différentes s'est manifestée de façon éclatante lors de l'effondrement des accords du Lac Meech. De nombreux Québécois ont alors conclu que les deux points de vue étaient non seulement différents, mais qu'ils étaient incompatibles.

Le Canada anglais, ou du moins ses éléments les plus rigides, ont commis, au moment de Meech, une erreur historique, lourde de conséquences, dont nous payons toujours le prix. Ce n'était là qu'un épisode de plus dans un long et infructueux processus de recherche d'un nouveau pacte entre le Québec et le reste du Canada. Mais avec les cicatrices qu'il a laissées, Meech rappelle qu'un revirement du reste du Canada est hautement improbable.

Bien sûr, il existe un courant canadien qui fait une place honorable au Québec, porté par des leaders reconnus comme Bob Rae ou Joe Clark. Mais cette vision de certaines élites ne fait pas le poids contre des courants puissants: qu'on pense au Reform party, hostile à tout ce qui pourrait ressembler à une concession au Québec.

Ces courants ont certainement été alimentés par la profonde lassitude que les stratégies québécoises ont suscitée dans le reste du Canada. Les menaces de départ et le chantage constant ont provoqué un véritable ras-le-bol dont nous sentons maintenant le contrecoup, une dynamique de rejet dont le Québec doit accepter une part de la responsabilité. Cette attitude est également alimentée par l'émergence d'un nationalisme canadien plus vibrant.

Cette situation ne crée pas un climat favorable aux réformes dont rêve le Québec. Mais il ne faut pas désespérer. Si le Royaume-Uni est capable de reconnaître que l'Écosse est une nation, le Canada reviendra peut-être un jour à ses sens. Mais le processus sera probablement trop lent -et peut-être d'une portée trop limitée- pour susciter l'adhésion enthousiaste des Québécois francophones.

Nous ne partageons cependant pas la vision un peu simpliste voulant que le reste du Canada, monolithique, soit épris de la centralisation qu'affectionne le gouvernement Chrétien. Et encore moins que cette centralisation vise à affaiblir le Québec, comme bien des Québécois, dans leur narcissisme, en sont persuadés. Il faudra plutôt s'habituer au fait que les grands débats canadiens ne se feront pas contre le Québec mais à coté, parce que le Québec s'exclut lui-même des réflexions canadiennes, mais aussi parce que le point de vue ontarien ou l'influence américaine ont une incidence sur l'avenir canadien, bien plus significative que la dimension québécoise.

Cela étant dit, on peut observer, d'un océan à l'autre, de fortes pressions en faveur de la décentralisation et de la reconnaissance des spécificités régionales, incarnées par des courants politiques comme le Reform party ou par le régionalisme militant de plusieurs provinces.

Ce mouvement, puissant, mènera très certainement, tôt ou tard, à un réaménagement de l'équilibre canadien. Il va partiellement dans le sens des préoccupations québécoises. Toutefois, si ces pressions nous semblent puissantes, elles s'accompagnent d'une soif de symétrie entre les provinces qui ne tient pas compte de la spécificité québécoise. Une décentralisation dont profiteraient toutes les provinces résoudrait ainsi des besoins pratiques du Québec, lui donnerait les outils pour exprimer sa différence, sans pour autant répondre à ses préoccupations identitaires. Serait-ce suffisant?

Bref, l'essence même de la crise politique chronique que vit le Québec, c'est que le voeu majoritaire -et raisonnable- des Québécois n'est pas compatible avec la vision du Canada que se font trop de Canadiens des autres provinces. Dans le contexte actuel, le projet québécois, le maintien du lien canadien dans un pays renouvelé, est devenu un rêve impossible.

Les effets pervers

Ce véritable mur du refus explique pourquoi la mécanique politique québécoise tourne à vide et engendre d'importants effets pervers. Le premier, c'est l'effet ping-pong, le fait que les Québécois, faute d'obtenir ce qu'ils veulent, passent d'un pôle à l'autre dans un coûteux processus d'essai et erreur. Une tentative de réforme, couronnée d'échec. Suivie d'un chantage à la souveraineté, lui aussi couronné d'échec. Et on recommence.

Le second effet pervers, c'est le glissement qui amène les deux grands partis, à la recherche d'une majorité qui ne leur est jamais acquise, à multiplier les contorsions pour occuper le centre du terrain politique et attirer les électeurs flottants, qualifiés à tort de «nationalistes mous».

Les leaders qui se sont imposés depuis trois décennies ont ainsi été ceux qui ont pu maîtriser l'art de l'équivoque. René Lévesque, Robert Bourassa et Lucien Bouchard ont tous été capables de jouer sur les deux tableaux à la fois et de maîtriser les nuances du flou politique.

Compréhensibles d'un point de vue électoral, ces compromissions ont eu pour effet de couper le débat constitutionnel du réel. Pour rassurer ceux qui craignent la rupture, les souverainistes ont assorti le projet d'un irréaliste concept de partenariat qui permettrait en quelque sorte aux Québécois de partir sans trop partir. Les fédéralistes, de leur côté, pour convaincre les nationalistes de leur ferveur, ont promis des réformes qu'ils ne pouvaient pas livrer et développé un discours assez critique et assez revendicateur pour occulter le fait qu'ils prônaient toujours l'adhésion au Canada.

Les premiers promettent un pays qui ne peut pas exister, tandis que les seconds dénoncent un pays qui n'existe pas vraiment. C'est à ce cercle vicieux qu'il faudrait mettre fin. Mais les forces fédéralistes, dans l'état actuel des choses, sont bien incapables de dénouer cette impasse dont elles sont en partie responsables.

Contrairement au camp souverainiste, relativement bien cimenté derrière un projet commun, les forces fédéralistes constituent un ensemble hétérogène, dont le seul trait d'union est l'opposition à la sécession. Dans cette famille désunie, on retrouve d'abord l'ensemble des Canadiens des autres provinces, dont les points de vue ne sont pas homogènes mais qui s'inscrivent par définition dans une perspective essentiellement canadienne, ensuite les anglo-Québécois, et enfin un assemblage arc-en-ciel de Québécois francophones qui va de Guy Bertrand à Mario Dumont, avant qu'il fonde l'ADQ.

De tous ces courants, c'est le fédéralisme modéré qui domine dans le Québec francophone. Un fédéralisme clairement nationaliste, partisan de la thèse des deux nations, favorable à un important réaménagement de l'équilibre fédéral, incarné par Robert Bourassa, Claude Ryan et maintenant, sur un mode moins militant, par Jean Charest. Sa pénétration est beaucoup plus grande que celle de la variante plus traditionnelle, moins ouverte aux réformes et plus méfiante du nationalisme québécois, incarnée par le gouvernement libéral de Jean Chrétien.

Des souverainistes «soft»?

À plusieurs égards, les fédéralistes modérés qui dominent le camp fédéraliste sont moins éloignés qu'on peut le croire de leurs adversaires souverainistes. Formés au même creuset de la Révolution tranquille, issus du même espace politique, ils partagent de nombreuses valeurs communes tant et si bien que leurs affrontements ont souvent des allures de chicanes de famille. Leurs divergences portent moins sur les principes que sur les solutions.

Ces similitudes importantes ont été renforcées par la domination que le courant souverainiste a imposée à la vie intellectuelle, culturelle et politique. Ces influences profondes sont telles qu'à bien des égards, le discours dit fédéraliste est souvent une version édulcorée du discours souverainiste, une variante «soft» et timorée d'une même démarche.

Parce que le PQ occupait tout l'espace du débat national, les libéraux ont ainsi eu le plus grand mal à définir leur propre créneau et à se démarquer des péquistes. D'autant plus qu'à plusieurs reprises, des offensives en provenance du reste du Canada ont imposé des alliances entre nationalistes des deux côtés de la barrière.

Cette logique, qui a plus d'une fois mené les libéraux à s'allier aux péquistes, a des racines profondes, qui dépassent largement les considérations tactiques. Souvent, les fédéralistes modérés ne sont pas des fédéralistes inconditionnels, comme on a pu le voir quand leurs convictions ont été ébranlées par l'échec du lac Meech et qu'ils ont fourni au camp souverainiste une puissante caution morale en proclamant que le statu quo n'était pas viable.

Cette surenchère des deux partis pour occuper le même terrain et attirer la même frange ambivalente de l'électorat a mené les libéraux du Québec à forger ce que l'on pourrait appeler la culture de la liste d'épicerie, où on manifeste son refus du statu quo et sa ferveur nationaliste par le nombre de demandes qu'on peut formuler.

Cette dynamique a donné naissance à un fédéralisme maussade et boudeur, qui n'ose pas dire son nom, incarné par le concept de «fédéralisme rentable» de Robert Bourassa et dont l'aboutissement extrême fut le rapport Allaire, qui réclamait le rapatriement de 22 pouvoirs.

C'est ainsi que les fédéralistes du PLQ, qui prônent le maintien du lien canadien, ont eu le plus grand mal à être cohérents à l'intérieur de leur propre logique. Ils n'ont pas réussi à convaincre que l'option qu'ils proposaient était porteuse de dynamisme et de modernité. Même si, dans de très nombreux cas, leurs critiques du Canada étaient justifiées, les fédéralistes modérés ont mis en sourdine le fait que le refus de la souveraineté menait à assumer le choix d'appartenir au Canada.

Il n'est évidemment plus possible d'éveiller le sentiment canadien en évoquant, émus, un coucher de soleil dans les Rocheuses. Mais il est certainement possible de miser sur le potentiel d'une fédération et sur l'énergie qu'engendre une double identité. Il est également possible, avec un minimum d'audace, d'être clairement québécois, de définir le Québec comme son pays, tout en étant satisfait d'appartenir à un ensemble comme le Canada.

Prisonniers d'un même passé

La pensée fédéraliste est-elle capable, dans ces circonstances, de définir une voie qui réussisse à la fois à lui donner une identité propre et à susciter un appui significatif de l'opinion publique? Pas sans un changement radical.

Partie prenante de la dynamique politique qui domine notre vie depuis un quart de siècle, ce courant ne semble pas capable, à l'heure actuelle, de renouveler son discours d'une façon assez significative pour que nous puissions nous extraire du cercle vicieux dans lequel nous nous trouvons.

Principales victimes de la fermeture canadienne, les fédéralistes modérés sont eux aussi piégés par leur passé. Depuis la Révolution tranquille, dont il ont été les artisans, ils ont mené quarante ans de batailles, de la Commission Laurendeau-Dunton à Meech, en passant par Victoria, qui les définissent et les enchaînent. Ils sont ainsi prisonniers de leurs engagements passés, dépositaires des revendications traditionnelles, chantres d'un folklore qui les empêche souvent de bouger. Que peut faire le PLQ dans de telles circonstances? Formuler un nouveau projet de renouvellement du fédéralisme? C'est courir le risque énorme d'un autre échec et ouvrir la porte à un autre cycle référendaire. Proposer plutôt des changements mineurs, et donc acceptables par le Canada? C'est se faire accuser d'un inacceptable recul. Accepter de travailler dans le statu quo? C'est la défaite immédiate.

Il paraît clair que, pour résoudre cette équation en apparence insoluble, il faudra, comme le disent les anglo-saxons, changer de paradigme, essayer de redéfinir de façon radicale les termes de notre projet national et de nos problèmes politiques.

Dans les articles qui suivent, ce sont ces nouvelles pistes que nous explorerons, en faisant le point sur les grandes batailles qui mobilisent encore le Québec, le statut particulier et le partage des pouvoirs, pour souligner les échecs auxquels elles ont menées et surtout pour illustrer leur portée limitée. Enfin, nous proposerons de nouvelles pistes de mobilisation qui peuvent à la fois assurer des progrès concrets et mesurables au Québec, répondre aux inquiétudes identitaires et procurer aux Québécois de nouveaux symboles pour remplacer ceux que le temps a ternis.

4- PENSER EN GAGNANTS
Nostalgique, le nationalisme québécois ne correspond plus à ce que le Québec est devenu

Les Québécois ne parviendront à se sortir des ornières de leur vie politique que s'ils apprennent à penser et à agir autrement. Dans certains domaines, nos attitudes et nos réflexes se sont assez figés pour compromettre le changement. Cela est particulièrement vrai de la sphère politique, en décalage par rapport à la réalité sociale et économique.

Ce changement des mentalités ne doit rien épargner, surtout pas ce qui est au coeur de notre vie politique et sociale: le nationalisme. Pas pour le combattre ou pour en nier l'existence, mais pour l'actualiser, le débarrasser de ses vieux démons, pour l'affranchir de la culture de perdants qui le colore souvent et qui freine notre développement.

Le nationalisme québécois, avec son petit catéchisme d'expressions toutes faites, avec ses «acquis de la révolution tranquille», ses «demandes traditionnelles», ses «consensus québécois», ses «fleurons» de toutes sortes, ses «choix de société», est trop souvent nostalgique et défensif, pour ne pas dire passéiste et défaitiste.

Sans nier l'importance du passé, nos succès et nos progrès sont à plusieurs égards des reflets bien plus fidèles de ce que nous sommes que ne l'est le miroir de l'histoire.

Nous devons donc cesser de nous définir par rapport à ce que nous avons été, pour nous définir en fonction de ce que nous sommes et, surtout, de ce que nous voulons devenir.

La tâche est d'une effroyable complexité car le sentiment national qui alimente encore nos réflexes a été façonné pendant des générations: un tricot serré qui nous étouffe, qui ne sera pas facile à détricoter.

Une souche dans l'œil

Le mot nationalisme peut parfois inquiéter. Il fait frémir bien des anglophones et il agace certains Québécois francophones qui l'associent aux débordements de passion ou à l'ethnocentrisme de militants exaltés.

Mais il y a des façons plus sobres de le concevoir, qui font l'objet d'un vaste consensus au Québec. Et c'est le sentiment, partagé par une solide majorité de Québécois, d'avoir une identité distincte, de constituer une nation, et de vouloir que cette nation soit reconnue et dispose des moyens de sa réalisation.

Ce sentiment ne disparaîtra pas, et ne doit pas disparaître. D'une part, parce qu'il repose sur une réalité sociologique vérifiable, l'existence d'un peuple, avec sa langue majoritaire, sa culture, son histoire et ses institutions. D'autre part, en raison d'une situation géo-linguistique bien précise, une société francophone isolée dans un continent anglophone, dont les rapports avec la majorité sont parfois difficiles et dont l'épanouissement exige des efforts particuliers.

Le nationalisme peut mener à de grandes choses s'il est un outil de développement plutôt qu'un catéchisme. Le sentiment de constituer une nation et la volonté de l'édifier peuvent être une source d'énergie extrêmement riche, un facteur de cohésion sociale, d'appartenance et de désir de dépassement. Pensons au nationalisme économique qui, malgré ses accents un peu revanchards, a permis l'essor économique québécois, ou à l'influence énorme du nationalisme sur notre vie culturelle.

Il est d'ailleurs incontournable, comme ont pu le découvrir à leurs dépens ceux qui, en tentant de le combattre, se sont coupés du Québec francophone, notamment le gouvernement Chrétien. Tant et si bien qu'il n'est pas possible d'imaginer un projet collectif qui en ferait abstraction.

Mais encore faut-il que ce sentiment national suive l'évolution de la société. S'il est figé, il peut constituer un terrible frein au progrès social, et s'il est exalté, il peut devenir un outil d'exclusion plutôt qu'une fenêtre sur le monde. Certes, le nationalisme québécois contemporain n'est pas rétrograde et ses débordements sont somme toute fort limités. Tant les péquistes que les libéraux ont encouragé l'essor d'un nationalisme civique, ouvert et tolérant.

Mais il ne faut pas gratter bien loin pour que des réflexes plus traditionnels, hargneux et ethnocentristes, se pointent le nez, surtout dans les périodes de crise et de tension.

Il faut donc travailler pour que le nationalisme cesse d'être prisonnier de son passé collectif, et le remplacer par un nationalisme moderne, capable d'ouverture. En un mot, nous ôter la souche que nous avons dans l'oeil.

Agir ou se souvenir?

Il est normal que le sentiment national québécois puise ses racines dans le passé, puisque la différence québécoise et la dualité canadienne sont le produit de trois siècles d'histoire. Mais ces racines font aussi en sorte que le nationalisme a été façonné par les échecs qui ont marqué les tribulations des Français d'Amérique au fil des siècles.

Notre nationalisme, longtemps un outil de survivance, s'est largement inspiré de nos nombreuses défaites, des Plaines d'Abraham au Lac Meech, et ses héros sont souvent des vaincus, Montcalm, de Lorimier, Riel, les Patriotes ou même René Lévesque, qui a perdu son référendum.

La culture de la défaite, on la retrouve partout. Dans l'influence, encore présente, des thèses du chanoine Lionel Groulx; dans les étranges pages publicitaires de la Société Saint-Jean-Baptiste, encore influente dans les milieux souverainistes, pour commémorer le 160e anniversaire de l'exécution de Chevalier de Lorimier; dans le fait que deux films en un an, réalisés par nos cinéastes les plus souverainistes, porteront sur les Patriotes.

L'attachement au passé se manifeste aussi des deux côtés de l'éventail politique, ne serait-ce que dans le cri du coeur de l'ex-chef libéral, Claude Ryan, qui, devant les spéculations du Bloc québécois sur l'abandon du concept des deux peuples fondateurs, s'est exclamé: «On ne peut nier l'histoire!»

M. Ryan a parfaitement raison. Un peuple ne doit pas oublier d'où il vient. Mais ce n'est pas parce qu'on doit connaître son histoire qu'il faut nécessairement se complaire dans le passé.

Paul Valéry a écrit: «L'histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l'intellect ait élaboré. Ses propriétés sont bien connues. Il fait rêver, il enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs, exagère leurs réflexes, entretient leurs vieilles plaies, les tourmente dans leur repos, les conduit au délire des grandeurs ou à celui de la persécution, et rend les nations amères, superbes, insupportables et vaines.»

Nous voyons depuis quelques années, dans les Balkans, à quel point la fascination pour sa propre histoire peut devenir une force autodestructrice. Notre situation ne se compare évidemment pas au chaos du sud-est de l'Europe, mais il y a, dans ces drames, messages et matière à réflexion. Cela nous rappelle que, parfois, la meilleure chose, c'est d'oublier ou, à tout le moins, transcender les blessures du passé. ± une échelle infiniment petite, notre histoire, et surtout notre fascination morbide pour elle, nous fait beaucoup de mal.

Ce nationalisme alimenté par l'histoire a en effet créé une image de nous-même qui ne correspond plus à la réalité. Il a perpétué la douleur de l'oppression bien après que celle-ci soit disparue. Il a façonné une culture de perdants, quand, dans les faits, les Québécois n'en sont plus depuis longtemps.

C'est de cela dont il faut s'affranchir en brisant les chaînes du passé. Nous débarrasser en quelque sorte de notre devise, combien révélatrice, «Je me souviens». Pour la remplacer par quelque chose qui nous porterait vers demain et qui énoncerait clairement que les Québécois préfèrent agir plutôt que de se souvenir.

Les porteurs d'eau

On peut donner un exemple qui illustre bien le chemin que nous avons parcouru. C'est la remarque que faisait si souvent René Lévesque, quand il affirmait que nous ne serions plus des «porteurs d'eau». Le premier ministre s'attaquait ainsi au défaitisme, tentait d'exorciser le complexe d'infériorité de tant de francophones, cette peur d'oser du colonisé.

C'était il n'y a pas si longtemps, à peine 25 ans. Et pourtant, de tels propos ont à tel point perdu leur sens aujourd'hui que cette image de porteurs d'eau sera incompréhensible à des générations de Québécois plus jeunes, qui ne se sont jamais sentis asservis et qui ne se sont jamais sentis inférieurs.

Au contraire, les jeunes Québécois manifestent plutôt une certaine arrogance dans leur vision du Canada anglais, un sentiment de supériorité qui, s'il n'est pas justifié, illustre néanmoins la mutation profonde des dernières décennies.

Mais cette parabole du porteur d'eau, qui ne correspond plus à aucune réalité contemporaine, colore toujours la culture nationaliste, et reste encore présente, en filigrane, surtout dans la psyché souverainiste. Il ne faut pas creuser beaucoup pour que la rancoeur du perdant revienne à la surface.

Souvenons-nous de la période «humiliation» de Lucien Bouchard, heureusement révolue. Ou encore le méprisable «l'argent et le vote ethnique» que Jacques Parizeau, un homme pourtant sophistiqué, a lancé dans un moment de désespoir. Une phrase malheureuse qu'il faut voir non pas comme un sursaut xénophobe, mais plutôt comme l'expression de la paranoïa des minoritaires.

Combien de fois, dans les conflits sans grand intérêt entre Ottawa et Québec n'a-t-on pas entendu les mots affront, trahison, le vocabulaire de la persécution et de la défaite. Combien de fois aussi -ne nous mentons pas à nous mêmes- nos gestes politiques n'ont pas été motivés par des mouvements de colère contre les «maudits anglais».

Dans certains domaines d'activité, le discours nationaliste a rompu avec ce défaitisme, le plus bel exemple étant Québec Inc, une stratégie économique qui reposait sur le sentiment d'appartenance, mais aussi sur le culte de la croissance et du succès.

Mais même là, il ne faut pas gratter beaucoup pour revenir aux discours aigris et aux reproches: il suffit de voir le ministre Bernard Landry, typique de sa génération, expliquer les retards du Québec en s'engouffrant dans la litanie des mesures économiques perfides et odieuses que le Canada a multipliées à l'encontre de la province, il y a quarante ou cinquante ans.

Le nationalisme s'exprime aussi par la fierté que nous pouvons ressentir face à certaines de ses réalisations. C'est évidemment un progrès par rapport à la complaisance dans la défaite, mais la fierté, quand elle s'exprime dans un cadre figé, peut avoir des effets pervers. C'est le cas des acquis de la Révolution tranquille, sacralisés, définis comme partie intégrante de l'identité québécoise, et qui deviennent par le fait même intouchables.

La fierté, ainsi interprétée, au lieu d'être une inspiration pour le dynamisme et le mouvement, devient au contraire une caution morale pour l'immobilisme. Elle n'exprime plus un nationalisme de gagnants, mais un nationalisme somnolent, celui de la satisfaction tranquille.

L'exemple catalan

Il existe pourtant, dans le monde, des expressions d'un nationalisme plus triomphant, le plus bel exemple étant celui de la Catalogne, confiante dans son avenir, avec son économie qui a le vent dans les voiles et sa capitale, Barcelone, qui s'impose à travers l'Europe.

Nous devrions nous inspirer bien davantage de ces formes de nationalisme de gagnants. L'amertume et les réflexes défensifs qui caractérisent le nationalisme de perdants ont tendance à encourager des comportements défaitistes, à attribuer la responsabilité des échecs aux autres.

Les autonomistes catalans ont réussi là où les souverainistes québécois ont échoué. Presque la moitié de la population catalane provient des autres régions d'Espagne et parle espagnol. La quête des Catalans pour une plus grande autonomie et pour la reconnaissance de leur langue ne semble pas avoir été accueillie par une levée de boucliers de la population hispanophone. Cela semble s'expliquer par le fait que le projet autonomiste ne les exclut pas et qu'il leur propose une langue qui est celle de la réussite et un projet de société qui transcende les barrières linguistiques.

On ne peut pas plaquer mécaniquement cette réalité à la nôtre, mais cela suggère des pistes. Il est probable que le fait de libérer le nationalisme de ses chaînes historiques serait la meilleure façon d'inclure les nouveaux venus dans le projet québécois, quel qu'il soit. Parce qu'on se distancierait d'un contentieux auquel les Québécois qui ne sont pas de souche peuvent difficilement s'identifier, mais aussi parce qu'un nationalisme plaintif, qui crie à la défaite, peut difficilement exercer un pouvoir d'attraction. Pourquoi rejoindre une société qui crie au loup et qui annonce sa propre disparition?

C'est lorsque nous aurons réussi à changer notre façon de penser, lorsque nous serons capables de passer d'un nationalisme de perdants à un nationalisme de gagnants, moins pleurnichard, moins nostalgique, moins défensif, plus axé sur l'action que sur la revendication, plus épris de résultats que de symboles qu'il sera possible de contre-proposer des pistes d'action qui reflètent une vision de la nation québécoise inscrite dans la modernité.

5- LA GRANDE ILLUSION
La bataille pour les pouvoirs: une croisade où le Québec est devenu l'esclave de ses demandes traditionnelles

Depuis un demi-siècle, les gouvernements qui se sont succédé à Québec se sont tous battus pour protéger les juridictions provinciales et étendre leurs champs de compétences. Avec la reconnaissance de son caractère distinct, c'est l'un des deux grands axes du combat du Québec pour redéfinir sa place dans le régime fédéral.

Mais la façon dont le Québec mène ce combat légitime ressent elle aussi le poids des ans. Parce que la bataille fait rage depuis deux générations, les demandes dites «traditionnelles» du Québec s'éloignent de plus en plus des besoins réels des Québécois. Dans ce domaine aussi, la réalité s'est transformée plus rapidement que le discours québécois, tant et si bien que les symboles dont on se réclame au chapitre des pouvoirs sonnent souvent creux.

L'idée même qu'un premier ministre contemporain comme Lucien Bouchard puisse, en ce début du nouveau millénaire, mener les mêmes batailles que Maurice Duplessis ou que Jean Lesage est, en soi, gênante. Changer le nationalisme, c'est donc aussi changer la façon dont les Québécois articulent cette quête historique de pouvoirs et dont ils l'associent à leur autonomie et à leur identité.

Le boulet identitaire

Si la question du partage des pouvoirs revêt une importance certaine, elle ne justifie pas la degré d'émotivité qu'on lui réserve, ou plus précisément, elle ne le justifie plus. Historiquement, les combats du Québec visaient à préserver la spécificité de la société francophone et étaient ainsi liées à notre survie et à notre avenir collectif. Les enjeux, considérables, éveillaient à juste titre de grandes passions.

Mais le poids symbolique que l'on accorde toujours à ces dossiers ne correspond plus à la réalité. Les grandes batailles sont derrière nous. Les partages de pouvoir significatifs se sont décidés au moment où nos gouvernements ont pris leur forme actuelle, lorsque l'on a bâti les filets de sécurité sociale de l'État-providence.

Depuis, la rigueur fiscale, la réduction du rôle des gouvernements, de nouvelles façons de gérer axées vers le partenariat, privent les questions de partage de pouvoirs de l'importance qu'elles pouvaient revêtir il y a quelques décennies.

Cela n'empêche évidemment pas le fédéralisme canadien d'être un champ de bataille perpétuel. Les conflits de juridiction sont nombreux, le pouvoir de dépenser d'Ottawa reste une source permanente de tension. Le refus d'Ottawa de partager ses abondantes ressources avec des provinces aux prises avec des obligations de plus en plus coûteuses, notamment en santé, pose un problème très sérieux.

Mais ces conflits, réels, sont de ceux que l'on retrouve dans toutes les fédérations. Ils affectent également toutes les provinces et n'ont aucun lien avec la spécificité québécoise. Et surtout, si on passe en revue les conflits des dernières années, on découvrira qu'à de rares exceptions près les enjeux étaient mineurs et l'impact sur nos vies quasi-inexistant.

Le cas des bourses du millénaire est typique: voilà un bel exemple de fédéralisme dysfonctionnel, une intrusion inutile et un peu risible dans un domaine provincial. Mais, à part la couleur du chèque, les impacts sur l'éducation et sur les étudiants -sur ce qui compte- sont nuls.

Rien ne justifie plus la charge émotive avec laquelle on réagit habituellement au Québec à ce genre de chicanes ou le sentiment d'urgence qui semble habiter nos politiciens.

Un folklore guerrier

Mais la tradition politique québécoise ne permet pas de relativiser les choses, de prendre les conflits mineurs avec un grain de sel, de départager les vraies batailles des escarmouches. Le Québec, en cinq décennies, s'est forgé des dogmes dont aucun politicien ne peut s'écarter sous peine d'excommunication.

Le poids des ans impose une tradition, qui s'exprime d'abord par un vocabulaire guerrier, tout en superlatifs -victoires, reculs, intrusions, à genoux, et même combat extrême- qui renforcent le sentiment d'urgence et de gravité.

Un carcan qui force nos leaders à prendre le sentier de la guerre non pas en fonction de l'importance des enjeux mais parce qu'il s'agit de vieilles batailles sur lesquelles il n'est plus possible de reculer.

Ce qui les empêche aussi de changer d'idée et encore plus de faire des concessions. Il est hors de question, par exemple, de renoncer à certaines choses pour en obtenir d'autres, qui correspondraient davantage aux priorités du Québec. Car reculer ou céder, c'est trahir un demi-siècle de combats et créer d'intolérables précédents.

Bref, l'intensité que l'on réserve au domaine des pouvoirs est souvent artificielle et l'émotion un peu factice. D'ailleurs, la plupart des combats que mène le Québec sur ce terrain sont de nature essentiellement symbolique. Et souvent, ces symboles ne s'intègrent dans aucune logique et ne correspondent pas à des besoins identifiables dans le monde réel.

Des exemples? Il suffit de voir comment réagissent les Québécois quand une responsabilité qu'ils réclamaient d'Ottawa est rétrocédée à toutes les provinces, et pas seulement au Québec. Le résultat est le même. Mais pour les Québécois, c'est pas pareil. Ce qui permet de croire que ce sont souvent moins les pouvoirs en tant que tels que le Québec recherche inconsciemment que la reconnaissance de sa différence.

Ou encore, il suffit de se demander pourquoi le gouvernement du Québec s'indigne lorsqu'une agence fédérale parle de ponts pour Montréal, mais tolère des intrusions significatives dans des domaines intimement liés à l'identité québécoise et à la langue française. Où sont les batailles contre le réseau français de Radio-Canada, l'ONF, Téléfilm-Canada, le Conseil des Arts?

Ou enfin, comment se fait-il qu'après avoir fait de la formation de la main-d'oeuvre le grand combat des années 90, l'incarnation même de l'inefficacité du fédéralisme, le Québec ait si mal utilisé les nouveaux pouvoirs qu'il avait remportés? La réorganisation, que l'on disait si essentielle, a été bâclée, les services réduits, le fiasco complet. La seule explication possible, c'est que le gouvernement Bouchard s'est désintéressé du dossier, comme si la victoire était plus importante que la résolution de ce problème concret.

Des dogmes enracinés

L'imaginaire québécois a également construit de nombreux dogmes sur les pouvoirs. Le premier étant de croire que le projet canadien repose sur une puissante volonté de centralisation, qui ferait l'objet d'un vaste consensus dans le reste du Canada. Combien de fois a-t-on pu entendre un de nos leaders, le trémolo dans la voix, dénoncer l'offensive «sans précédent» à laquelle se livrait le Canada. À un tel point qu'on se demande comment, d'une offensive «sans précédent» à l'autre, les gouvernements provinciaux ont pu survivre et accroître leur poids.

Un autre dogme nous a progressivement amenés à croire que tous les domaines de juridiction québécoise reflétaient automatiquement l'identité québécoise, et revêtaient donc un caractère sacré. Or, bien des champs d'activité n'ont pas grand chose de spécifiquement québécois. C'est le cas de notre système de santé, une variante du modèle canadien.

Mais le dogme le plus puissant, c'est celui qui consiste à expliquer les carences du Québec par l'absence de certains pouvoirs. Et son corollaire, que le Québec résoudrait comme par magie ses problèmes s'il obtenait plus de pouvoirs. Il y a trop de domaines où le Québec cafouille quand il est le seul maître d'oeuvre -qu'on pense à l'éducation- et il y a trop de domaines où d'autres provinces réussissent mieux que le Québec avec les mêmes outils -qu'on pense à la santé, aux finances publiques, à la fiscalité- pour que ces thèses soient crédibles.

Derrière toute cette rhétorique se profile un quatrième dogme, reflet d'une vision dépassée des choses, qui consiste à croire que l'État a une importance démesurée et donc à attacher à la question des pouvoirs une attention disproportionnée. Par exemple, est-ce en donnant plus de pouvoirs au gouvernement du Québec qu'on créera plus d'emplois, ou est-ce au contraire en réduisant le nombre et le poids de ses interventions?

La culture des clôtures

Un autre réapprentissage est nécessaire. Le partage des pouvoirs a été en bonne partie défini par les pères de la Confédération. La liste initiale des responsabilités fédérales et provinciales date maintenant de 132 ans. On comprend qu'un gouvernement provincial invoque ces vieux textes constitutionnels, qui peuvent être un rempart contre les abus fédéraux.

Mais il est assez évident que cette division historique des pouvoirs a ses limites. Elle s'est décidée dans la plus totale ignorance de la société du XXIe siècle, des besoins de ses citoyens, de l'évolution du rôle de l'État. Appliquée à des activités nouvelles ou profondément transformées, elle est devenue une sorte de loterie surréaliste. Il y a donc, dans nos chicanes d'interprétation du partage des pouvoirs, un passéisme structurel.

Auquel s'ajoute une façon rigide de voir la division des responsabilités qui ne correspond plus à la réalité. Parce que les interventions publiques sont d'une complexité croissante, les frontières de juridictions deviennent floues entre le fédéral et le provincial, entre les États, le privé ou le communautaire.

Prenons l'exemple de la santé. Autrefois, les choses étaient simples. Les soins étaient provinciaux, mais la santé publique était de responsabilité partagée, tandis que certaines activités étaient fédérales, comme les brevets des médicaments. Maurice Duplessis pouvait facilement définir son territoire: les hôpitaux, les religieuses et les médecins.

Mais maintenant? Les déterminants de la santé dépassent largement les questions strictement médicales. On doit tenir compte de la démographie, de la pauvreté, des habitudes de vies, de la mondialisation. Quand on aborde la problématique dans toute sa complexité, il devient inévitable qu'un gouvernement fédéral, même respectueux des provinces, soit d'une façon ou d'une autre présent en santé. Cela n'est ni étonnant ni scandaleux quand on voit que, dans des domaines purement provinciaux, certaines situations exigent l'intervention de cinq ou six ministères.

Pour cette raison, la vision étroite voulant qu'Ottawa n'ait pas sa place dans des domaines provinciaux comme l'éducation, la santé ou la lutte contre la pauvreté devient proprement absurde. Cela ne donne pas au gouvernement central un chèque en blanc. Sa présence doit être sérieusement encadrée, mais on ne peut pas, au nom de l'intelligence et des besoins des citoyens, en refuser platement le principe comme le font mécaniquement nos gouvernements à Québec et poursuivre les chicanes de clôtures qui appartiennent à un autre siècle.

Les batailles de pouvoir trop axées sur le passé peuvent être d'arrière-garde. Un député bloquiste, dans le flot de réflexions qui ont marqué le quarantième anniversaire de la mort de Maurice Duplessis, soulignait sa grande contribution à la lutte contre les envahissements fédéraux. Quand le «chef» refusait les fonds fédéraux en éducation supérieure, au nom des prérogatives provinciales, il perpétuait du même coup les graves retards du réseau universitaire québécois.

Une décentralisation essentielle

La quête des pouvoirs accrus n'est pas pour autant frivole. Les arguments en faveur de la décentralisation sont puissants: limiter les inévitables appétits d'intervention du gouvernement central, mettre fin au fédéralisme de confrontation, rechercher une plus grande efficacité, rapprocher les services de la population, mieux répondre à la spécificité des différentes régions canadiennes souvent mal servies par une bureaucratie centrale et, bien sûr, donner au Québec les outils que sa différence justifie.

Bref, un nouveau partage des pouvoirs serait un gage de paix sociale, une piste incontournable pour moderniser la fédération. Le Québec doit donc rester à l'avant-garde des efforts pour décentraliser le Canada et limiter ses rigidités. Il faut cependant être conscients qu'un changement à la structure actuelle du partage des responsabilités, aussi désirable soit-il, n'aura que des effets limités, essentiellement liés à la bonne gestion ou à la qualité des services.

Nous devons également nous débarrasser des symboles creux et des vieux mythes, maîtriser nos émotions, et aborder la question du partage des pouvoirs non pas à partir de nos batailles historiques, mais en fonction des besoins d'une société contemporaine. La modernité nous force à dépasser le stade des batailles dites traditionnelles et à apprendre à vivre dans un environnement qui a changé.

Il existe très peu de cas où l'on peut démontrer de façon très convaincante que les questions de partage des pouvoirs pourraient encore avoir un impact significatif sur la spécificité québécoise. Trop peu pour justifier des croisades.

On s'illusionne en croyant qu'une bataille sur un nouveau partage des pouvoirs aidera de façon significative le Québec à assurer différemment son devenir ou que ce partage pourra servir de pierre angulaire à une stratégie visant l'épanouissement d'un peuple. Si on ne veut pas que le combat national des Québécois tourne à vide, ou qu'il soit esclave du jeu politique, il faudra trouver autre chose.

6- S'AFFIRMER AUTREMENT
Il faut mettre au point une stratégie d'affirmation unilatérale pour que le Québec n'ait pas à négocier son identité

Moderniser le nationalisme? Remplacer un nationalisme de perdants par une affirmation plus triomphante? La grande majorité des Québécois s'entendra sur la nécessité de ce virage. Mais il est plus difficile de préciser, de façon concrète, ce que cela pourrait impliquer. Qu'est ce qu'un nationalisme moderne et ouvert? Que faudrait-il changer dans nos habitudes et nos réflexes pour nous affranchir des chaînes du passé et faire en sorte que le sentiment national reflète ce que nous sommes devenus?

Dans les lignes qui suivent, nous allons tenter d'illustrer comment ce nationalisme nouveau pourrait s'exprimer. En prenant volontairement pour exemple le volet le plus délicat des relations canado-québécoises, celui de la reconnaissance de la spécificité du Québec.

Il est clair que c'est la reconnaissance du Québec, cristallisée dans le concept de société distincte, qui a provoqué les pires conflits des dernières années. Pour les Québécois, c'est la condition sine qua non de leur adhésion au pacte canadien et, pour bien des Canadiens, une attaque intolérable à leur vision du Canada. C'est sur ces symboles puissants, pour les deux côtés, que l'entente du lac Meech a échoué.

La puissance des symboles

Il ne faut pas traiter les symboles à la légère. Si les Québécois sont si insatisfaits dans la Confédération, c'est essentiellement parce qu'ils n'ont pas réalisé ces gains symboliques. Le Québec dispose de pouvoirs bien plus étendus que les deux petites nations auxquelles il aime bien se comparer, la Catalogne et l'Écosse. Mais l'Espagne définit la Catalogne comme une région autonome et le Royaume-Uni reconnaît l'Écosse comme une nation. Tandis que le Canada a encore du mal à avaler le concept, pourtant vide de sens, de «société unique».

Si les autres Canadiens reconnaissaient que le Québec constitue une nation au sein du Canada, et acceptaient le principe d'un statut particulier, nous savons pertinemment que la crise canado-québécoise serait désamorcée et que le courant souverainiste perdrait une importante partie de son attrait.

Le Québec, par cette quête de reconnaissance formelle, recherche une protection constitutionnelle dans d'éventuels conflits qu'il pourrait avoir au sein d'un pays où il est de plus en plus minoritaire, et aussi un levier pour obtenir de nouveaux pouvoirs. Ce sont des objectifs légitimes pour une minorité qui veut être reconnue comme telle et qui entretient une confiance limitée dans la majorité anglophone.

Pourtant, le principe de la société distincte, s'il avait été reconnu et inscrit dans la Constitution, n'aurait eu qu'un impact limité, notamment parce que les tribunaux n'ont pas attendu l'issue de ce débat pour s'en inspirer. Par ailleurs, cette clause, interprétative, aurait difficilement pu avoir des effets significatifs sur le partage des pouvoirs.

Pourquoi alors toute cette bataille? Pourquoi mettre tant d'énergie pour obtenir un gain symbolique aux effets limités? Essentiellement pour une question de principe: arracher un symbole, même s'il est creux, c'est remporter une victoire sur le Canada, faire céder l'autre, et affirmer notre identité, «dans l'honneur et la dignité», comme le disait le premier ministre Brian Mulroney.

Il est également probable que l'opposition anglo-canadienne à ce concept, avec ce que cela charriait d'incompréhension et de fermeture, explique l'importance que les Québécois y ont attaché.

Quémander son identité

Mais on s'est rarement attardé à constater à quel point cette bataille, loin d'être une manifestation de militantisme et de fermeté, trahissait encore une fois le poids de la dépendance.

Il y a en effet quelque chose de désolant à ce qu'un peuple, désireux d'affirmer son identité et son indépendance, consacre tant d'énergie à vouloir faire reconnaître cette identité par le peuple dont il essaie de s'affranchir! Au nom de quelle logique les Québécois tiennent-ils donc tant à ce que leur vision de ce qu'ils sont soit partagée et approuvée par le Canada anglais?

Sur le plan purement rationnel, cela peut s'expliquer par le fait que le reste du Canada est notre partenaire obligé et doit donc être partie prenante d'un nouveau pacte qui redéfinirait la place du Québec dans la Confédération. Mais cela n'explique ni les émotions, ni la colère, ni le sentiment de trahison que les Québécois ont pu ressentir au moment de l'échec de l'accord du lac Meech.

On imagine très mal des Français, dans le cadre de la nouvelle Europe, demander aux Britanniques ou aux Allemands d'approuver la vision qu'ils ont d'eux-mêmes. Ce serait inconcevable, car il revient aux Français de définir la France et les Français. Le fait que la France soit un État et pas le Québec ne change rien à l'affaire, car le débat ne porte pas sur la description d'un pays, mais bien sur l'identité d'un peuple.

Il y a des relents d'une culture de colonisés dans cette façon de quémander l'approbation de l'autre, qui trahit un manque de confiance collective.

Jusqu'ici, cette quête de reconnaissance nous a amenés à accepter des concessions sociologiquement ridicules, tel le fait de décrire le Québec comme une «société distincte», ce qui ne veut rien dire. Maintenant, nous assistons à un glissement vers le concept, encore plus creux, de «société unique». Si les Québécois constituent un peuple, disons-le.

Une affirmation solennelle

Et voilà pourquoi, pour les Québécois, le vrai geste d'affirmation consisterait à signifier très fermement à leurs concitoyens canadiens que la définition du Québec et des Québécois n'appartient qu'aux Québécois eux-mêmes, et que la définition d'un peuple n'est pas quelque chose qui se négocie.

Cela signifie que le débat et la réflexion sur ce qu'est le Québec devrait d'abord et avant tout n'être qu'un débat québécois. Cette démarche n'a pas à être approuvée par d'autres. Si nos amis du reste du Canada voulaient enrichir cette réflexion purement québécoise de leurs propres contributions, ce serait certes chose utile, mais elle ne devrait pas avoir d'incidence sur un processus purement québécois.

Les Québécois, de toutes origines et de toutes idéologies, sont très certainement capables d'en arriver à une définition satisfaisante pour presque tous, quelque part entre peuple et nation, d'y préciser la place importante de la minorité anglophone, des nouveaux venus et des premières nations dans le tissus québécois. La chose ne sera pas nécessairement simple; pensons entre autres à l'appartenance au Canada, un aspect évident de l'identité québécoise que bien des Québécois accepteront mal de reconnaître formellement.

Ensuite, de façon pratique, le Québec, après les débats appropriés, pourrait en arriver à une déclaration solennelle qui définit formellement l'identité québécoise, adoptée par exemple par l'Assemblée nationale d'une façon qui marque bien le caractère exceptionnel du processus; par exemple, un vote à l'unanimité, des provisions pour que cette loi ne puisse être amendée sans une volonté des deux tiers des membres de l'Assemblée nationale.

Enfin, le Québec, peu importe qui le dirige, devrait affirmer que le dossier de la reconnaissance du statut du Québec par le Canada est clos. Et exclure toute forme de processus, présent ou futur, où le Québec s'engagerait dans d'interminables et humiliantes négociations sur cette question avec le reste du Canada.

Une telle déclaration, même solennelle, n'aurait évidemment pas un grand impact sur notre vie quotidienne, pas plus que n'en aurait eu la société distincte. Elle n'aurait pas de valeur constitutionnelle. Mais encore là, la société distincte, même inscrite dans le préambule de la Constitution, n'aurait pas eu non plus d'incidences concrètes.

Mais ce geste d'affirmation, et c'est cela qui compte, permettrait aux Québécois de clore un long débat de façon honorable, et surtout, de le faire sur une note victorieuse. Le fait d'agir de façon unilatérale, de tourner carrément le dos au reste du Canada dans ce dossier, de ne pas, pour une fois, être en demande, serait une manifestation claire d'indépendance qui montrerait à quel point les Québécois ont su s'affirmer.

Les vertus de l'échec avant

Cet unilatéralisme, que nous pourrions appeler l'indifférence créatrice, donnerait certainement au Québec, pour la première fois depuis vingt ans, le gros bout du bâton dans ses relations avec le Canada. Le Québec serait non seulement gagnant, mais en outre il pourrait mettre un point final à des décennies de tiraillements, tout en évitant les pèlerinages constitutionnels et les chicanes dont nous ne voulons plus.

Cette approche différente décrisperait très certainement nos rapports avec le Canada anglais et permettrait d'établir des échanges sans doute plus constructifs.

La dynamique amorcée avec l'échec de Meech a en effet eu des effets désastreux en amenant le Québec à s'exclure des processus de décision et des débats canadiens. Le boycott de combien de réunions fédérales-provinciales, le référendum de 1995, la stratégie des conditions gagnantes, qui colore nécessairement les rapports avec le reste du Canada, font en sorte que le Québec, depuis longtemps, ne participe plus pleinement aux débats qui confrontent le Canada, et donc le Québec, qui en fait toujours partie. Le fait que le Bloc québécois, tout à sa mission, se soit marginalisé dans bien des dossiers renforce cette absence.

Le Québec a ainsi compromis la qualité des rapports qu'il entretenait avec certaines provinces. Il a aussi abandonné son leadership dans les processus d'évolution de la fédération. Faut-il s'étonner ensuite que bien des choix que font le Canada et les autres provinces ne reflètent pas les préoccupations québécoises? Sans en être la seule explication, le fait que nous ne soyons pas vraiment là n'aide certainement pas. Pour s'inspirer du vocabulaire de notre sport national, le Québec devrait redécouvrir les vertus de l'échec avant.

Encore une fois, l'exemple catalan vient à l'esprit. Barcelone est souvent en conflit avec le gouvernement espagnol de Madrid. Mais la Catalogne joue un rôle très actif dans l'évolution de l'Espagne et peut démontrer au reste du pays que son nationalisme, avec son assurance tranquille, profite bien sûr à la Catalogne, mais aussi à l'Espagne dans son ensemble.

L'unilatéralisme triomphant

Mais attention, cette stratégie de l'unilatéralisme n'a de sens que si le Québec clôt le débat pour vrai. La tentation serait forte, des deux côtés de notre Assemblée nationale, d'utiliser cette déclaration solennelle pour reprendre les négociations et donc de repartir la machine.

Les libéraux, par atavisme et insécurité, tiendraient à cette reconnaissance canadienne. Tandis que les péquistes souhaiteraient sans doute des négociations où le reste du Canada rejetterait la définition que le Québec s'est donné de lui-même, dans l'espoir de susciter les conditions gagnantes de la souveraineté. Une forme d'étapisme astucieux que certains souverainistes ont déjà évoqué.

Mais il faut être clair. Une stratégie d'affirmation unilatérale n'a de sens que si elle est vraiment unilatérale. Négocier, ce serait redevenir demandeurs et donc se placer en position de faiblesse. Ce serait aussi révéler notre sentiment de dépendance. Ce serait enfin repartir le bal qui nous paralyse depuis un quart de siècle.

Bien des gens qui ont consacré tant de décennies de leur vie à ce genre de bataille verraient, dans un tel geste, une démission qui n'ose pas dire son nom. Mais nous croyons au contraire qu'une réelle affirmation identitaire constitue une manifestation de puissance, qui représente un pas en avant sur la voie de l'autonomie réelle.

L'histoire du féminisme peut nous éclairer à cet égard. Après deux décennies de militantisme, le féminisme, comme on le connaissait dans les années soixante-dix, n'existe plus, même si les femmes, malgré de réels progrès, sont loin d'avoir terminé leur marche vers l'égalité. Mais le militantisme un peu strident a cédé la place, chez les plus jeunes femmes, à une assurance tranquille et inébranlable qui donne d'aussi bons résultats.

Cette attitude, adaptée au débat national, constituerait un réel progrès par rapport à la dépendance ou à la colère pleurnicharde. Plutôt que de quémander, de se plaindre, de se frapper à un mur, il est plus simple, plus efficace, et plus menaçant de tourner le dos et de proposer à nos difficiles partenaires un bras d'honneur constitutionnel. Et de passer à autre chose.

Nous n'en faisons pas une proposition formelle d'action, mais plutôt l'illustration du fait qu'un nouvel état d'esprit nous permettrait de faire les choses autrement, de sortir du cercle vicieux qui nous paralyse, et surtout, d'aller plus loin.

7- UNE NOUVELLE RÉVOLUTION TRANQUILLE
La vraie stratégie gagnante consiste à changer de terrain de bataille pour renforcer le Québec

Le Québec fait face à une double impasse. Le rêve de la souveraineté ne se réalisera probablement pas, mais le rêve d'un renouvellement du fédéralisme risque de ne pas voir le jour lui non plus. Comment sortir de ce cul-de-sac?

Trois choix s'offrent aux Québécois. Abandonner. Reprendre une autre fois les mêmes combats. Ou modifier radicalement leur stratégie.

Le premier choix serait perçu comme une inacceptable défaite. Le second choix nous replongerait dans les mêmes ornières. Voilà pourquoi, si les Québécois veulent se sortir de l'impasse sans être perdants, le seul choix véritable qui s'offre à eux consiste à modifier leur stratégie et à changer de terrain de bataille.

Un virage aussi radical est-il nécessaire? Nous le croyons fermement. D'abord parce que nous n'avons pas le choix. Si les Québécois ne font pas clairement cette rupture, le poids du passé les replongera dans la logique du ping-pong, avec son alternance d'échecs référendaires et de réformes avortées.

Ensuite, parce qu'une société qui n'avance pas est une société qui recule. Le danger de l'immobilisme est encore plus réel pour une société minoritaire, dont l'épanouissement exige une dose d'énergie supplémentaire et le maintien constant d'un rapport de forces. Le Québec ne peut pas se payer le luxe de faire du sur-place.

Les mirages

Les Québécois, et cela est compréhensible, auront tendance à remettre à plus tard ce virage dérangeant s'ils estiment disposer d'une porte de sortie. Mais à l'heure actuelle, face à l'impasse évidente des deux grands projets, les options dont les Québécois croient disposer ne sont pas des projets de société, mais plutôt des tactiques de diversion, que ce soit la tenue d'un référendum sur autre chose, la troisième voie, un moratoire.

L'idée du moratoire est évidemment attrayante. On pourrait souffler un peu et avoir, pour un certain temps, congé de chicanes fédérales-provinciales. C'est pour cette raison que nous souhaitons ardemment que le gouvernement Bouchard abandonne formellement son projet suicidaire de référendum.

Mais il est clair qu'un tel moratoire, tout en permettant au gouvernement du Québec et à ses institutions de mieux fonctionner, ne réglerait pas nos problèmes de fond qui reviendraient nous hanter tôt ou tard. Le principe de la pause repose sur le naïf espoir que le temps réglera les problèmes.

Cette sorte d'arrêt sur image politique risque d'imposer le même immobilisme aux autres domaines de l'activité publique. Un moratoire, plus purgatoire que tremplin, risquerait ainsi de figer encore plus le Québec.

L'autre tentation, c'est celle d'une troisième voie, jamais clairement définie, une espèce de formule magique qui résulterait de la synthèse des deux courants dominants que sont le fédéralisme réformateur et la souveraineté. Puisque ces deux stratégies ont mené à l'impasse, c'est un mystère pour nous de comprendre comment un projet qui en serait une moyenne arithmétique puisse être couronné de succès.

Nous pouvons comprendre que l'ADQ, qui en est le porteur, exerce un certain attrait par sa fraîcheur et qu'elle puisse être perçue comme une solution de rechange à des partis traditionnels usés. Mais il suffit de creuser un tant soit peu les thèses du parti de Mario Dumont pour en voir les contradictions. On ne peut, du même souffle, réclamer un moratoire de dix ans sur tout référendum tout en voulant faire une «offre» au Canada, largement inspirée du rapport Allaire, qui constituerait la plus longue liste d'épicerie que le Québec ait jamais formulée.

Cette troisième voie a toutefois reçu un appui inattendu, en provenance du camp souverainiste, avec l'ouvrage de l'ex-conseiller des premiers ministres Parizeau et Bouchard, Jean-François Lisée, Sortie de secours, où il propose un référendum sur une assez longue liste de pouvoirs pour le Québec.

On voit mal comment le Canada, excédé par le Québec, accéderait à ces demandes, à plus forte raison sous la direction du gouvernement Chrétien. On ne voit pas non plus pourquoi les Québécois suivraient un gouvernement péquiste dont le virage vers le fédéralisme réformateur serait perçu comme un exercice de manipulation peu crédible.

Cette démarche a toutefois le mérite de remettre en cause les crédos politiques traditionnels. Un procesus de réflexion plus difficile au sein du camp souverainiste qui doit faire le deuil de la victoire de son option.

Un virage nécessaire

Toutefois, ces voies de diversion illustrent fort bien à quel point il peut être malaisé, dans les deux camps, de sortir des ornières. Si on veut vraiment sortir de notre cercle vicieux, il faudra une rupture bien plus significative.

Au lieu de chercher, comme nous le faisons depuis quarante ans, à corriger les déséquilibres hérités du passé, nous devrons plutôt nous demander quels sont les vrais besoins du Québec, quels défis l'attendent en ce début du XXIe siècle. Cette réflexion, axée sur le futur plutôt que sur le passé, modifie radicalement la hiérarchie des priorités.

Quand on regarde où les énergies ont été mises depuis quarante ans, et surtout depuis vingt ans, on ne peut pas s'empêcher de croire que si toute cette force créatrice avait été consacrée à renforcer le Québec de façon concrète, au lieu d'être diluée dans des chicanes de moins en moins utiles, nous n'en serions pas là aujourd'hui. Nous ne serions pas si divisés, si affaiblis sur le plan politique, si en deçà de notre potentiel.

Mais il n'est pas trop tard. La meilleure façon pour que le Québec cesse de se sentir menacé, que sa langue prospère et que son épanouissement soit assuré, c'est qu'il soit fort sur les plans économique, social et culturel. La seule stratégie gagnante, c'est donc celle qui consistera à consacrer toutes nos énergies à bâtir ce Québec plus fort.

De façon concrète, ce virage doit se faire en deux étapes.

Dans un premier temps, dépoussiérer les stratégies. C'est dans cet esprit que, dans les articles précédents, nous avons proposé que le Québec abandonne carrément ses efforts pour négocier avec le Canada anglais la reconnaissance de sa différence, pour y substituer une approche unilatérale, où les Québécois, au lieu de quémander leur statut, se définiraient eux-mêmes et affirmeraient seuls ce qu'ils sont. Nous avons aussi affirmé, tout en souhaitant la décentralisation du Canada, que la question des pouvoirs ne mérite pas la passion qu'elle suscite au Québec, qu'elle n'a plus d'impact sur notre identité et ne justifie donc plus les croisades qu'on lui consacre.

Dans un second temps, mettre de l'avant de nouvelles priorités. Ce que nous proposons, c'est de carrément remplacer nos batailles traditionnelles par de nouvelles batailles, et d'y consacrer les mêmes énergies, la même obsession, les mêmes ressources que l'on a jusqu'ici réservées à la question nationale.

Si le Québec était capable de libérer une telle puissance créatrice et de concentrer ses forces, le XXIe siècle lui appartiendrait.

Il ne s'agit pas d'oublier la politique et de passer à autre chose en espérant que les conflits s'estomperont d'eux mêmes. C'est un peu ce que Jean Charest a proposé pendant la campagne électorale, avec des résultats désastreux, lorsqu'il a promis que, pendant son mandat, il ne parlerait pas de Constitution pour s'occuper d'économie. Les Québécois ont vu, dans cette promesse, l'inaction d'un politicien prêt à baisser les bras.

Non. Il ne faut pas se borner à définir de nouveaux objectifs qui nous détourneraient de nos débats politiques traditionnels. Il faut que ces nouveaux objectifs mènent à une véritable mobilisation. Autrement dit, que notre combat national, au lieu d'être axé sur des questions constitutionnelles, porte sur d'autres enjeux, cruciaux pour l'avenir du Québec.

Une réflexion sur les problèmes actuels du Québec et sur ses défis nous amène à conclure que trois grands thèmes revêtent cette importance cruciale pour l'avenir et peuvent devenir l'assise de nos priorités nationales. Ce sont l'éducation, l'économie du savoir et la culture. Des thèmes que nous développerons demain.

Le vrai statu quo

Pour ceux qui craignent qu'un tel changement de stratégie ne mène à un abandon des efforts que le Québec a déployés dans le passé, rappelons que changer de terrain de bataille, quand le terrain n'est pas favorable, ce n'est pas une façon d'abandonner, c'est plutôt une façon de mieux rebondir. Et c'est la meilleure façon d'aider le Québec à conserver ses rapports de forces et à les améliorer.

Bien sûr, dans notre folklore politique, un tel virage amènerait le Québec à cesser de combattre le fameux statu quo. Pour les obsédés de Constitution, le statu quo, c'est l'absence de progrès constitutionnel dans le sens des demandes du Québec --Meech plus, Meech moins et tutti quanti. Mais le véritable statu quo, celui qui fait vraiment mal, c'est l'immobilisme, les rigidités sociales et politiques qui empêchent le Québec de changer comme il le devrait. Occupons-nous plutôt de celui-là.

Ce n'est pas en multipliant les pèlerinages pour la société distincte, en faisant des croisades contre les bourses du millénaire ou en voulant imposer aux citoyens un référendum dont ils ne veulent pas qu'on pourra y arriver.

Le fait que nous soyons endettés, surtaxés, que l'État ne soit plus en mesure de s'acquitter de sa mission, que le modèle québécois ait des ratés qui entravent le développement économique, menace bien plus la capacité du Québec de s'épanouir que n'importe quelle offensive fédérale.

D'ailleurs, un Québec prospère, aux institutions solides, créerait des rapports de forces plus puissants et offrirait un rempart autrement plus convaincant contre toutes les menaces, y compris politiques, que les symboles creux auxquels nous nous sommes accrochés avec tant d'énergie. Si le Québec était riche et uni, ses problèmes ne se poseraient pas dans les mêmes termes.

Même dans une optique souverainiste, cette approche devrait être, en toute logique, attrayante. Le choix stratégique de renforcer le Québec dans l'espoir, qu'un jour, un nouveau contexte redonne sa pertinence au projet souverainiste, est certainement préférable à des batailles de diversion qui nous affaibliraient davantage.

Le courage est dans la rupture

Il ne sera cependant pas facile de vouloir remettre en cause les vaches sacrées du débat national, de questionner la pertinence de certaines croisades sans que cela soit perçu comme une démission.

Par définition, un virage, s'il est radical, sera interprété comme un désaveu des efforts qu'ont déployés ceux qui nous ont précédés, et qui ont consacré tant d'énergies au mieux-être du Québec. Il sera également perçu comme une trahison des combats que le Québec a menés.

Ces réactions, bien naturelles, s'expliquent largement par le fait que le débat politique, au Québec, est largement monopolisé par une classe politique issue de la génération d'avant le baby-boom, qui impose encore ses valeurs et ses cadres de référence. La longévité de nos élites contribue à la rigidité et au conformisme de notre vie politique.

L'idée de changer de terrain de bataille déplaira autant aux souverainistes de la première heure, qui ont souvent donné leur vie à leur option, qu'aux réformateurs du fédéralisme qui ont eux aussi lutté avec acharnement. De part et d'autre, ont pourra avoir tendance à percevoir un changement de cap comme une façon de dire que tous les efforts ont été inutiles.

Ce n'est évidemment pas le cas. Les batailles des générations précédentes autour de la question nationale ont largement contribué au développement et la modernisation de la société québécoise. Elles ont été utiles, parce qu'elles ont été une source de dynamisme et qu'elles ont permis des acquis. Elles sont également utiles par leurs échecs si on veut bien se donner la peine d'en interpréter les causes.

Le fait de dire que les symboles et les priorités qui datent de trente ou quarante ans ont perdu leur raison d'être en 2000 ne nie pas leur pertinence au moment où ils ont été mis de l'avant. De la même façon que les critiques sur le modèle québécois ne nient absolument pas la justesse des choix qui ont été faits au moment de la Révolution tranquille.

Au contraire, une remise en cause des vaches sacrées actuelles est plus proche de l'esprit rebelle qui animait les nationalistes réformateurs des années soixante que l'espèce de monolithisme théologique qui nous tient lieu de dogme collectif.

La vraie démission, c'est davantage de poursuivre sans questionnement, génération après génération, la même démarche. Le courage est souvent dans la rupture.

Tant par le renouvellement des thèmes que par le changement des attitudes qu'il implique, ce virage peut devenir une nouvelle Révolution tranquille. La première Révolution tranquille avait rompu avec le nationalisme rural et religieux et modernisé un Québec retardataire.

Cette nouvelle Révolution tranquille vise à casser les rigidités d'une société qui s'est fossilisée depuis quarante ans et à s'affranchir des dogmes tout aussi religieux qu'elle a imposés en quatre décennies, pour proposer un nationalisme véritablement inscrit dans la modernité.

8- LES VOIES DE L'AVENIR
Si le Québec choisit bien ses priorités et y consacre ses énergies créatrices, le XXIe siècle lui appartiendra

Si le Québec devient fort sur les plans économique et social, il sera également fort sur le plan politique. Voilà notre conviction la plus profonde. La stratégie gagnante, ce n'est donc pas celle qui draîne nos énergies dans des combats symboliques, mais bien celle qui renforcera concrètement le Québec.

Pour sortir du cul-de-sac et réinventer notre avenir, il faut ainsi délaisser nos revendications traditionnelles et remobiliser le Québec autour d'un nouveau combat national, essentiel pour combler le vide que provoquerait l'abandon des vieilles batailles et pour maintenir le degré de tension dont a besoin une minorité pour s'affirmer.

Mais peut-on trouver des thèmes autres que la question nationale, capables de susciter la même passion chez les Québécois et de leur proposer un projet collectif assez mobilisateur pour les amener à changer de cap?

Une réflexion sur l'impasse dans laquelle se trouve le Québec, sur ses besoins, mais aussi sur son potentiel et sur les défis qui l'attendent, nous mène à croire que l'avenir du Québec repose sur trois combats: l'éducation, la culture et la nouvelle économie.

Un nouveau combat national

Pourquoi ces objectifs plutôt que d'autres? Si le Québec veut réorienter ses combats, les nouvelles pistes qu'il choisit doivent répondre à un double objectif. Elles doivent d'abord contribuer, de façon tangible, au développement du Québec. Mais elles doivent aussi refléter la spécificité du Québec et répondre aux craintes d'une nation encore inquiète de son avenir. Autrement dit, ces nouveaux thèmes de mobilisation doivent à la fois bâtir le Québec et toucher l'âme québécoise.

Il n'y aura pas à faire une très longue démonstration pour convaincre de l'importance stratégique de l'éducation, de la culture et de l'économie du savoir, des priorités incontournables pour une société qui veut triompher dans ce siècle qui commence.

Mais en plus, ces champs d'action sont porteurs d'un potentiel mobilisateur et peuvent mener à des succès qui créeraient les rapports de force dont les Québécois ont besoin, atténueraient les peurs qui les habitent et alimenteraient leur désir d'affirmation.

Par ailleurs, la façon dont la société québécoise investira dans sa culture, dans son réseau d'éducation, mais aussi dans l'économie du savoir, sera déterminée par sa spécificité. Cette dimension identitaire est absente dans d'autres domaines d'activité pourtant prioritaires. Qu'on pense à la crise de la santé. Notre régime de santé, une variante du système canadien, n'a rien de spécifiquement québécois, et ses problèmes sont similaires à ceux que rencontrent toutes les sociétés avancées.

Ce sont enfin trois domaines où le Québec, quoiqu'en disent ses politiciens, dispose des outils d'intervention dont il a besoin. En éducation, en culture, mais aussi pour développer l'économie du savoir, le Québec dispose d'une marge de manoeuvre considérable qui lui permet d'innover et d'exploser. Il ne pourra pas se réfugier derrière l'existence d'un quelconque carcan fédéral pour justifier ses retards et son immobilisme.

Trois priorités pour l'avenir

Malgré les apparences, les trois pôles que sont l'éducation, l'économie et la culture sont interreliés. Dans le monde qui est en train de se façonner, la capacité des sociétés et des nations de résister au rouleau compresseur de la mondialisation repose sur leur capacité de maîtriser ce que l'on appelle la société du savoir.

Il ne s'agit pas uniquement, comme on le croit trop souvent, de miser sur de nouvelles technologies, mais bien davantage de valoriser les cerveaux dans le sens le plus large du terme: la formation, mais aussi la souplesse et la créativité. À ce chapitre, culture, éducation et économie se rejoignent parce qu'elles reflètent, chacune à leur façon, la capacité d'un peuple de grouiller, d'inventer, d'exploser. Elles mènent également, par définition, à une ouverture du Québec sur le monde.

Le premier objectif, c'est l'éducation, qui apparaît maintenant comme la condition sine qua non du succès économique à l'échelle de la planète. C'est par l'éducation qu'une société peut se doter d'une main-d'oeuvre qualifiée, encourager la recherche et former des gens qui seront capables de réfléchir et de s'adapter. L'éducation, intimement liée à la langue et aux valeurs, reste l'un des éléments structurants de l'expression de l'identité.

Cette priorité est criante parce que nous n'avons pas encore comblé tous nos retards historiques. La société québécoise a découvert les vertus de l'éducation sur le tard et n'a pas encore développé une véritable culture du savoir qui l'amènerait à valoriser les études et le succès scolaire. Qu'on pense à cet égard au décrochage.

Le Québec, par ses compressions inconsidérées, accuse un retard hallucinant par rapport au reste du continent, surtout en ce qui a trait à l'éducation supérieure. Il faudra plus d'un demi milliard par année pour remettre nos universités au niveau de celles du reste du Canada. Un retard qui revêt un caractère d'urgence nationale.

Le second objectif, c'est l'économie, plus particulièrement les multiples déclinaisons de l'économie de demain. C'est cette économie du savoir qui permettra au Québec d'accéder à une véritable prospérité et de combler les retards considérables dont il souffre malgré ses succès récents.

Le développement de l'économie du savoir passe par une définition très claire de nos priorités, vers la recherche, les ressources humaines, le développement et l'utilisation des nouvelles technologies. Elle exige également une remise en cause des institutions et des pratiques qui entravent notre développement, notamment le modèle québécois, sacralisé, qui par sa fiscalité, sa rigidité, sa complaisance, est un frein à l'innovation et à la croissance.

Enfin, la culture. Définie dans son sens large, la culture, avec sa dimension essentielle qu'est la langue, est évidemment le principal déterminant de la société québécoise. C'est également un outil privilégié de rapprochement avec les minorités, ainsi qu'une activité économique non négligeable.

Pourtant, si tous les gouvernements en ont réaffirmé l'importance, celle-ci a systématiquement été un parent pauvre des choix budgétaires. La spécificité du Québec justifie un intervention significative dans l'aide à la création, dans sa diffusion, mais aussi dans le réseau de bibliothèques, dans l'apprentissage de la langue, dans la promotion de la lecture, dans les efforts pour éveiller les esprits.

Cela étant dit, la nature particulière de ce domaine où la présence de l'État peut engendrer d'importants effets pervers doit cependant nous forcer à inventer des façons nouvelles d'agir pour que la valorisation de la culture ne passe pas exclusivement par la distribution de fonds publics.

Il faut noter que c'est Montréal qui doit être le creuset de cette société du savoir. Pour l'instant, la métropole est victime d'un régionalisme qui compromet son développement. L'avenir du Québec sera compromis si l'ensemble des Québécois ne reconnaît pas le rôle essentiel de la métropole.

L'identité, un atout

Le fait de substituer ces nouveaux champs d'action aux débats classiques dont le Québec s'est nourri n'a rien d'artificiel. Au-delà des apparences, il existe en effet une remarquable synergie entre le développement de la société du savoir et la question nationale. Ce sont deux démarches qui se renforcent mutuellement.

La question nationale a été un réservoir de créativité qui a alimenté à la fois la vie culturelle et la vie économique. L'énergie que génère la tension identitaire, avec le désir de dépassement propre aux minorités, est une force dont nous devons encore nous servir. Bien canalisée, elle nous confère des avantages comparatifs non négligeables dans un combat international qui repose sur l'innovation.

À plusieurs égards, l'activité économique est tributaire des traits culturels d'une société. Cela s'est par exemple manifesté dans l'attitude du Québec face au libre-échange. Le fait que la société québécoise soit aux confluents de l'Amérique et de l'Europe explique également les succès de Montréal dans le multimédia.

Bref, le sentiment national, quand il cesse d'être une source d'immobilisme nostalgique, est un atout. Àcondition que le Québec joue bien ses cartes.

Mais ce lien joue également dans l'autre sens. Si le Québec réussit sur ces nouveaux terrains stratégiques, cela changera les termes dans lesquels se pose le débat sur la question nationale.

Un projet qui donnera au Québec une économie dynamique, une vie culturelle explosive, des ressources humaines exemplaires, lui fournira un remarquable rempart protecteur. Le succès, sur tous les plans, constitue l'expression la plus puissante et la plus convaincante des affirmations nationales. Si le Québec devenait aussi riche que l'Alberta, les rapports entre le Québec et le reste Canada seraient radicalement changés.

Le Québec, comme toutes les nations, se nourrit également de symboles. La stratégie que nous proposons, qui consiste à délaisser les batailles traditionnelles, implique nécessairement une remise en cause des symboles du passé. Mais peut-on vraiment abandonner des symboles et décider de les remplacer par d'autres? Certainement. La plus belle preuve, c'est que la plupart des symboles qui nous entravent ont été créés de toutes pièces depuis la Révolution tranquille.

Même si l'avenir de la société québécoise francophone ne se pose plus en termes de survie, les francophones restent vulnérables aux peurs -peur de disparaître, peur de devenir minoritaires à Montréal, peur d'être étouffés par l'unanimisme anglo-canadien.

La réponse à ces peurs, la seule, c'est le succès. Comme toutes les minorités, les Québécois ont besoin d'être fiers d'eux-mêmes. Il veulent marquer des points. Une stratégie de développement qui permettrait au Québec de remporter des victoires, sur autre chose que des querelles de clochers, procurerait aux Québécois ce sentiment de fierté dont une minorité a besoin.

Le prolongement naturel de cette démarche, pour une société très sensible à la perception qu'on aura d'elle hors de ses frontières, c'est le rayonnement international et la capacité pour le Québec d'avoir sa place propre dans un monde plus global. §tre présent dans le monde, ce n'est pas une affaire de chicanes de drapeaux ou de jeux diplomatiques stériles, c'est s'affirmer par ses succès et ses innovations.

On a pu voir l'impact galvanisateur pour le Québec des victoires de Jacques Villeneuve, le triomphe de Céline Dion, la percée de Rock Voisine ou l'importance de Robert Lepage. Il faut pouvoir multiplier les occasions de succès et même ériger consciemment en stratégie la recherche de triomphes à travers le monde.

Imaginons-nous une minute l'image que les Québécois auraient d'eux-mêmes si le système québécois d'éducation devenait le meilleur au Canada ou si Montréal devenait le lieu d'un miracle économique comme Boston en a connu un.

Il faut associer l'identité québécoise à la prospérité, à la créativité et, pourquoi pas, à un brin de folie. Celle que l'on retrouvait dans le rêve hydroélectrique de René Lévesque et Robert Bourassa, ou celle qui animait le projet du maire Drapeau, l'Expo 1967, qui a fait de Montréal, pour un temps, le centre du monde. C'est cela qu'il faudrait retrouver.

Un pari politique

Le projet, ou plutôt ce rêve, repose toutefois sur un pari énorme. La rupture radicale que nous proposons avec les grands thèmes qui ont structuré notre vie politique ne sera pas simple, parce qu'elle dépend d'un changement des mentalités, un processus de longue haleine qui sera laborieux.

Cette démarche rencontrera un autre obstacle de taille. Les textes que nous avons publiés appartiennent au domaine des débats d'idées. Mais la nouvelle Révolution tranquille que nous souhaitons ne sera possible que si les forces politiques s'en font le porteur. En soi, il faudra un talent politique peu commun pour remobiliser les Québécois sur de nouvelles bases. Et surtout, les forces politiques québécoises semblent encore trop piégées par le passé pour amorcer le virage qui les sortirait de leurs ornières.

Mais nous sommes convaincus que la démarche que nous avons esquissée reflète ce que pensent bien des Québécois, comme semblent le confirmer les abondantes réactions que ces textes ont déjà suscitées. Un nombre croissant de Québécois, nous en sommes certains, écoeurés du débat politique, conscients du cul-de-sac politique dans lequel il se trouvent, inquiets du blocage de la société et de l'économie, veulent passer à autre chose et faire bouger le Québec. Le monde politique, qui vit dans sa bulle, est déconnecté de ces forces vives de la société.

Ces textes ne proposent cependant pas de recettes magiques. L'idée-maîtresse de cette série d'éditoriaux n'est pas dans ses solutions, mais plutôt dans son appel à la rupture, son plaidoyer pour une nouvelle Révolution tranquille qui mettrait fin à un cycle historique qui a trop duré. Réinventer l'avenir, c'est d'abord s'affranchir du passé, apprendre à penser autrement.

Bien sûr, nous avons proposé des idées pour sortir du cul-de-sac, notamment le redéploiement de nos énergies créatrices vers de nouveaux champs de bataille, l'éducation, l'économie du savoir, la culture. Mais un vaste débat permettrait certainement de dégager d'autres pistes prometteuses. Dans cet esprit, nous osons espérer que nos textes favoriseront ce débat nécessaire, et qu'ils susciteront des réactions que nous accueillerons avec plaisir dans nos pages.


uni.ca
Nous écrire