L'AFFAIRE LEVINE ET LE RÔLE DES LEADERS SOCIAUX

Viateur Bergeron, avocat à Hull

Hull, le 21 mai 1998. - La nomination de David Levine comme directeur général du nouvel Hôpital d'Ottawa soulève une tempête de protestations et de réponses aux protestations. Nous décelons dans ce dialogue de sourds, des signes inquiétants d'intolérance et de refus d'accepter l'autre à cause de ses différences d'opinion et d'origine. Résistant à la tentation d'entrer dans la querelle, je m'interroge sur le rôle actuel des leaders sociaux face à des situations de cette nature. Cette nomination d'un Québécois bilingue à la direction du nouvel Hôpital bilingue d'Ottawa devrait nous inviter à réfléchir sur l'acceptation de l'autre et sur le rôle des leaders sociaux.

Un leader social est une personne qui jouit d'un certain prestige, fait autorité en certaines matières et exerce une influence plus ou moins forte dans son milieu. Il peut, par ses paroles et par ses actes, influencer l'opinion, le vote ou l'option politique des personnes vivant dans son entourage. Les leaders sociaux jouent un rôle important et irremplaçable pour préserver une nécessaire unité à leur pays et assurer ainsi la paix politique et sociale. Il y en a des dizaines de milliers au Canada. Un grand nombre d'entre eux remplissent ce rôle de façon naturelle, sans ambition précise et sans espoir de récompense particulière. Il leur arrive d'agir malgré la crainte de certains inconvénients car ils répondent à une impulsion intérieure qui les pousse à l'action.

La société canadienne traverse une crise sérieuse. L'acceptation de l'autre semble difficile à beaucoup de gens. Je suis parfois inquiet et un peu pessimiste, comme vous peut-être ? Dans notre société, il y a des erreurs, des manifestations d'impatience, des déclarations inopportunes ou imprudentes. Pensons aux attaques contre nos politiciens, attaques souvent vicieuses et qui n'ont rien à voir avec une saine critique. Notons l'apparition de la menace de la séparation de la Colombie-Britannique. Soyons attentifs à l'irritation de l'Ouest et du Québec ainsi qu'à l'insatisfaction de nombreuses communautés autochtones du Canada. N'oublions pas les dangers réels de la partition qui menace le Québec et qui pourrait se répandre dans d'autres provinces canadiennes. Devons-nous nous inquiéter de la montée de l'intolérance et du refus d"écouter l'autre, ou faut-il demeurer optimistes et espérer que nous pourrons continuer à vivre ensemble dans un pays pacifique, ouvert et généreux ?

Trois voyages récents à l'étranger m'ont apporté une conviction profonde à l'effet que la semence de la haine de l'autre est dévastatrice partout et toujours. Il se trouve des semeurs d'ivraie dans tous les partis, toutes les ethnies et toutes les religions. La violence et ses conséquences relèvent rarement d'un seul groupe. Mais, peu importe le partage des responsabilités, après les massacres ou les guerres, le pardon et ses effets bénéfiques sont lents à venir et s'implantent difficilement : au Rwanda, en Israël, en Palestine ou au Vietnam.

Les événements survenus dans ces pays et ailleurs dans le monde, nous enseignent que la communauté internationale ne prévient ni n'empêche, généralement, les massacres et les désastres. Elle les constate. Elle adopte souvent des résolutions après la création de situations explosives ou après les événements malheureux. Ses résolutions ne ressuscitent pas les morts. Elles ne réparent pas les injustices subies par des millions de personnes, ni les pertes immenses et douloureuses causées par les conflits. Je suis d'avis que nous ne pouvons pas compter sur la communauté internationale pour ramener la paix sociale au Canada si nous avons l'imprudence de ne pas la préserver nous-mêmes.

Aucun pays, malgré son passé pacifique, n'est à l'abri de la guerre civile, ni de désastres sociaux et économiques, si une religion, une langue, une race, une ethnie, une idéologie devient un absolu. Des meneurs avides de pouvoir demandent alors aux citoyens de tout sacrifier à cette idole. Ils planifient toutes leurs actions en vue d'atteindre leur but ultime : le pouvoir le plus étendu possible. Ils plaident toujours habilement qu'ils recherchent avant toutes choses l'intérêt du peuple... L'histoire et l'expérience de très nombreux pays nous démontrent avec force que ces meneurs oeuvrent d'abord pour eux, leur entourage ou un groupe particulier et exclusif.

Nous avons tous les aptitudes et les moyens pour travailler à l'amélioration de notre société. Nous pouvons tous faire des choses valables, si petites soient-elles. Il suffit d'avoir le courage d'exposer franchement, dans nos milieux respectifs, notre vision sur l'avenir du pays et d'agir en conséquence. Si nous voulons être efficaces dans notre action, nous devons écouter les autres et comprendre leur point de vue. La sagesse commande de donner l'exemple de la modération et du respect de l'autre dans nos propos. La prudence exige d'éviter d'alimenter l'intolérance. Les désordres sociaux sont malgré tout plus faciles à éviter qu'à réparer. Notre vigilance et notre agir, comme leader social, sont la garantie de la survie d'un pays où il fait bon vivre, dans une atmosphère de respect mutuel qui invite à la bonne entente et au partage des valeurs et des ressources.

Les leaders sociaux ont comme mission de travailler à bâtir un pays où toutes les communautés et tous les groupes se sentent chez eux. Tous doivent être acceptés et réellement invités à profiter de la qualité de vie, de la prospérité et de la diversité canadiennes. Ces attributs, joints à une solidarité nationale toujours retrouvée, nous ont permis, à ce jour, de surmonter de nombreuses difficultés, de relever des défis de taille et notamment de faire face à des désastre naturels avec un esprit d'entraide et de collaboration exemplaires, à notre manière proprement canadienne.

Viateur Bergeron, LL.D., c.r.
avocat, professeur et arbitre
17, rue Lavallée, Hull (Québec), Canada J8Z 1N9
Téléphone : (819) 771-8614 ; Fax : (819) 778-6544
Adresse électronique / E-mail   vberger@uottawa.ca



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