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Laisser partir le Québec: quelle importance pour l'Alberta?
Roger Gibbins
April, 1997


À l'extérieur du Québec, on n'a jamais vraiment observé un réel engouement à l'idée que le Québec doive quitter le Canada. De nombreux Canadiens, toutefois, en sont tranquillement venus à la conclusion que le départ du Québec de la fédération n'aurait pas d'impact négatif sur leurs vies quotidiennes. On en trouve même quelques-uns pour avancer, conclusion bien plus radicale, que le départ du Québec pourrait s'avérer la solution non seulement à l'impasse de l'unité nationale mais aussi à d'autres problèmes qui affligent le fédéralisme canadien. Ainsi, on retrouve chez ceux qui craignent une décentralisation excessive de la fédération des gens qui voient dans la séparation une éventualité regrettable, mais néanmoins essentielle à la préservation d'un gouvernement central fort au Canada.

Ces conclusions troublantes, partagées par de nombreux Canadiens, auront sûrement pour effet de colorer la façon dont ils réagiront à des initiatives spécifiques en matière d'unité nationale, l'enchâssement constitutionnel possible de la Déclaration de Calgary en étant une. À tout le moins, ces perceptions alimentent un sentiment d'indifférence à l'égard d'une hypothétique sécession de la part du Québec. Il est donc essentiel, dès lors, d'examiner avec beaucoup de soin l'ensemble des coûts liés au départ du Québec, et de mieux situer les conséquences positives que l'appartenance du Québec à la fédération entraîne pour chacun d'entre nous.

Cet article a donc pour objet d'évaluer les coûts de la séparation dans un contexte particulièrement difficile, où les arguments traditionnels du débat sur l'unité nationale se butent à un scepticisme grandissant. Si l'on peut convaincre les Albertains que le départ du Québec leur causerait un tort sérieux, l'on peut vraisemblablement convaincre tous les autres Canadiens.

L'Alberta est géographiquement éloignée du Québec, et ses habitants ont longtemps été agacés de l'influence exercée par le Québec sur la scène politique nationale. C'est aussi en Alberta qu'on retrouve les racines, ainsi que les principaux porte-parole, d'une vision du fédéralisme qui englobe l'égalité des provinces et qui rejette les conceptions dualistes du Canada. Une telle vision, on s'en doute, n'a rien de très populaire au Québec, même chez les fédéralistes. Plus encore, de nombreux Albertains croient payer de leurs poches une facture plutôt salée dans le seul but de garder le Québec au sein du Canada.

Bref, les Albertains sont plus susceptibles que les autres Canadiens de faire preuve d'indifférence à l'égard d'une éventuelle sécession du Québec, plus susceptibles de croire que cela n'affecterait en rien leur vie quotidienne, et plus susceptibles d'y voir une solution aux appréhensions de l'Ouest plutôt qu'une tragédie nationale. Dans de telles circonstances, l'Alberta présente un défi des plus exigeant à quiconque veut faire valoir que la séparation du Québec aurait un impact bien réel ... et négatif.

Les perspectives économiques

Lorsque, à l'automne 1997, la firme de sondage Environics a demandé aux Albertains quelles seraient les conséquences envisageables de l'indépendance du Québec, 73 % des répondants entrevoyaient un impact négatif sur le dollar, 73 % un impact négatif sur l'économie canadienne en général, 68 % un impact négatif sur le rôle et l'influence du Canada dans le monde, et enfin 63 % d'entre eux prévoyaient un impact négatif sur le pouvoir de négociation du Canada vis-à-vis nos voisins américains.

Malgré ces hypothèses largement partagées en ce qui concerne le Canada, seuls 45 % des répondants estimaient que la séparation du Québec aurait des conséquences négatives sur l'économie de l'Alberta. Et, ce qui est encore plus frappant, 60 % d'entre eux estimaient que la séparation du Québec n'aurait aucun impact sur leur propre niveau de vie. De toute évidence, les Albertains s'imaginent leur vie personnelle, tout comme l'économie de leur province, à l'abri des secousses économiques nationales.

Jusqu'à un certain point, ces croyances reflètent la réalité économique: l'importance du commerce interprovincial diminue en rapport avec la montée du commerce international. En 1994, les Canadiens ont exporté à l'étranger 1,62 $ pour chaque dollar de commerce avec les autres provinces canadiennes. Ce ratio a grimpé à 1,81 $ en 1995 et à 1,83 $ en 1996. L'Alberta participe amplement à cette tendance nationale vers le déclin du commerce interprovincial et l'importance grandissante des exportations vers l'étranger.

De façon plus détaillée, le marché albertain ne représentait que 10,1 % des exportations interprovinciales du Québec en 1996, mais seulement 3,8 % de ses échanges interprovinciaux et internationaux combinés. À l'inverse, le marché québécois comptait pour 12,8 % du commerce interprovincial de l'Alberta, mais seulement 5,2 % de ses échanges interprovinciaux et internationaux combinés. Si l'on tient compte de la production totale de biens et services de l'Alberta, incluant la portion consommée sur le marché domestique albertain, le marché du Québec n'en représente que 2,2 %. Certes, la quantité de dollars qui se cache derrière ces pourcentages n'est pas négligeable : les entreprises de l'Alberta ont vendu près de 3,5 milliards $ de produits et services sur le marché québécois en 1996. Des perturbations commerciales pourraient ainsi avoir des répercussions majeures sur certains secteurs de l'économie. Dans l'ensemble, cependant, il est vrai qu'aucune des deux économies provinciales n'est dépendante de l'autre.

Ainsi, cette perception bien répandue à l'effet que le Québec ne représente pas une grosse perte en tant que partenaire commercial est somme toute conforme aux réalités économiques actuelles. Le départ du Québec, de plus, aurait sans doute pour effet de réduire et perturber les échanges commerciaux avec l'Alberta, sans pour autant y mettre fin. Par exemple, puisqu'il n'existe présentement aucune alternative au gaz naturel que le Québec «importe» de l'Ouest canadien, le marché québécois demeurerait ouvert, du moins jusqu'à ce qu'on ajoute des mégawatts supplémentaires de production hydro-électrique sur le réseau québécois.

Agir sur la scène internationale

Le déclin observé dans l'importance du commerce interprovincial alimente cette croyance que l'Alberta pourrait, si nécessaire, agir seule sur la scène internationale, qu'un Canada uni n'est pas un tremplin essentiel à la promotion des intérêts de la province. Cette même croyance trouve ses racines dans une longue tradition de démarches internationales, tantôt pour favoriser les exportations de produits agricoles, de pétrole ou de gaz naturel, tantôt pour faire la promotion à l'étranger du Stampede de Calgary, ou encore pour accueillir les Jeux Olympiques d'hiver de 1988. Les Albertains manifestent beaucoup de fierté envers leur communauté, ce qui est tout à leur honneur. Cette même fierté alimente elle aussi la certitude que la province pourrait toujours « se débrouiller toute seule».

Les Albertains, comme tous les Canadiens d'ailleurs, auraient intérêt à examiner de plus près l'importance des échanges internationaux. Lorsque les Albertains s'aventurent sur la scène mondiale, voire même la scène nord-américaine, les distinctions provinciales s'effacent vite au profit des attributs nationaux. Les citoyens de l'Alberta participent aux échanges internationaux en tant que Canadiens, non pas en tant qu'Albertains, pour la simple raison que c'est ainsi qu'ils sont perçus par les non-Canadiens avec qui ils font affaire.

C'est à travers des lentilles canadiennes que les étrangers voient les Albertains. Alors que bien des gens à travers la planète partagent une image positive et bien définie du Canada, les provinces elles-mêmes ont un profil beaucoup plus flou. C'est le Canada, et non les parties qui le composent, qui détient une personnalité internationale, laquelle s'appuie sur des réalisations nationales telles les forces de maintien de la paix de l'ONU, notre contribution à la Deuxième Guerre Mondiale, ou encore les exploits de nos athlètes olympiques. Comme l'explique Thérèse Brisson, de l'équipe de hockey féminin aux Jeux Olympiques de Nagano: « La feuille d'érable est votre passeport dans le monde. Chaque fois que vous arborez la feuille d'érable, bien des gens de partout dans le monde, pas seulement les Japonais, sont heureux de vous voir, de vous serrer la main, de prendre votre photo». Un uniforme marqué de la Rose Sauvage de l'Alberta, doit-on le préciser, n'aurait pas eu le même effet.

Lorsque les étrangers se mettent à remarquer nos différences régionales, c'est rarement à notre avantage. Selon un immense sondage Angus-Reid réalisé auprès de 4 700 répondants étrangers dans 19 pays, les deux caractéristiques négatives les plus souvent évoquées à l'égard du Canada sont le climat et nos disputes sur l'unité nationale. Les attaques les plus récentes du Congrès américain à l'égard du Canada s'appuyaient fortement sur la discorde du débat sur l'unité nationale. Bref, auprès d'une communauté internationale dont les perceptions se sont construites d'abord et avant tout en fonction du Canada dans son ensemble, mettre l'Alberta au devant de la scène pourrait bien évoquer plus d'images négatives que positives.

Plusieurs anecdotes tirées des dernières missions commerciales d'Équipe Canada confirment l'importance de cette notion de « lentilles canadiennes». Les gens d'affaires albertains admettent que la province perd beaucoup de sa distinction dès lors que l'on participe à des rencontres et des négociations au niveau international. Ce sont des Canadiens que l'on voyait en eux, pas des Albertains. Bien entendu, le contexte propre à chaque province reprend de son importance une fois la décision prise d'investir au Canada, et qu'il s'agit de choisir entre Edmonton ou Régina, Vancouver ou Toronto. Néanmoins, la décision initiale, la plus importante, sera prise en fonction d'attraits nationaux plutôt que de perceptions provinciales.

Si l'image du Canada dans le monde en vient à perdre de son lustre en raison de notre incapacité à sortir de l'impasse de l'unité nationale, l'image de l'Alberta en souffrira aussi. L'accueil réservé par les autres pays aux missions commerciales d'Équipe Canada serait plus mitigé, et notre appartenance au G-7 serait compromise: privé du Québec, après tout, le Canada posséderait une économie plus petite que celle de l'Espagne ou de la Corée du Sud. En conséquence, il devient téméraire d'affirmer que le départ du Québec serait sans effet sur nos vies, surtout dans une économie fondée sur l'exportation comme la nôtre. C'est à titre de Canadiens que les gens de l'Alberta participent à une économie exportatrice en forte croissance.

S'il fallait, de plus, que la sécession du Québec offre aux Américains le prétexte idéal pour renégocier l'ALÉNA, il est loin d'être acquis que le Canada s'en tirerait mieux la deuxième fois. Jusqu'à maintenant, le Canada s'en est très bien sorti dans ses négociations bilatérales avec les États-Unis, surtout si l'on considère que nos voisins sont dix fois plus nombreux. Par contre, si les législateurs les plus protectionnistes du Congrès américain pouvaient en profiter pour renégocier certains pans du traité, le résultat pourrait s'avérer désastreux, surtout pour l'industrie canadienne des produits culturels, qui bénéficie pour l'heure de nombreuses exemptions. Rappelons que 63 % des Albertains s'attendent à ce que l'indépendance du Québec ait des conséquences négatives sur le pouvoir de négociation du Canada vis-à-vis les États-Unis.

Il nous faut également tenir compte de l'impact généralisé que pourrait avoir la sécession du Québec sur l'économie canadienne ainsi que sur celle des différentes provinces. Les Albertains font preuve d'une certaine naïveté lorsqu'ils présument que les effets négatifs qu'ils anticipent à l'égard de l'économie nationale et de la valeur du dollar canadien épargneront leur propre niveau de vie. En toute probabilité, les remous qui agiteraient l'économie nationale feraient des vagues dans tous les recoins du pays. De manière bien concrète, il faut s'attendre à des taux d'intérêt plus élevés et à une réduction de notre pouvoir d'achat lorsque vient le temps d'acheter des biens importés, comme les fruits et légumes de la Californie.

Finalement, il nous faut compter sur la possibilité bien réelle d'une fuite des capitaux et de la réduction des cotes de crédit en raison de l'instabilité politique entourant le départ du Québec. Là aussi, il faudrait être naïf pour s'attendre à ce que l'Alberta ne soit pas affectée. Ni les investisseurs canadiens, ni les investisseurs étrangers ne sont attirés par l'instabilité politique. Compte tenu de l'importance de l'investissement étranger dans l'élan soutenu de l'économie albertaine, c'est loin d'être une question périphérique.

Au-delà des conséquences économiques

Le départ du Québec pourrait de plus avoir sur l'Alberta des conséquences problématiques qui ne soient pas d'ordre économique. Les efforts consacrés à l'aménagement de la diversité linguistique et culturelle au Canada, qui prennent leur source dans la présence du Québec, ont permis le développement d'un environnement somme toute propice au multiculturalisme en général, et aux peuples autochtones en particulier. Ainsi, l'adoption des politiques de multiculturalisme avait à l'origine pour objectif de faire contrepoids au bilinguisme officiel, et il saute aux yeux, désormais, que les peuples autochtones ont su profiter de la saga constitutionnelle pour faire avancer leurs propres intérêts.

Il est utile de souligner, à ce titre, que les villes de Calgary et Edmonton abritent une proportion plus élevée d'immigrants que le pays dans son ensemble. Calgary occupe le cinquième rang parmi les principales régions métropolitaines au pays quant à la proportion de sa population immigrante, alors qu'Edmonton vient au neuvième rang, devant Montréal (11e), Ottawa-Hull (14e) et Québec (23e) . Le départ du Québec priverait le Canada d'un des parapluies sous lesquels s'est épanoui un sentiment de tolérance à l'égard de la diversité.

La diversité culturelle du Canada, de même que la feuille de route du pays en matière de bilinguisme, a contribué à sa réputation enviable à l'échelle internationale. Chacune des provinces tire avantage de cette image nationale que nous projetons. Et chacune des provinces en paierait le prix si l'image du Canada devenait associée à l'échec et au démembrement du pays.

Le poids politique de l'Ouest

Qu'en est-il maintenant de cette hypothèse voulant que le départ du Québec aurait pour effet de bonifier la représentation et l'influence de l'Ouest canadien au sein du nouveau gouvernement national, en présumant bien entendu qu'il serait possible d'en rebâtir un ? (Notons que dans le sondage Environics mentionné plus haut, 61 % des répondants albertains estimaient que la sécession du Québec aurait un impact négatif sur la capacité du reste du pays de rester uni). Une fois le Québec parti, la part occupée par la population des provinces de l'Ouest passerait de 29,5 % à 39,1 % de la population totale. En ce qui concerne l'Alberta, son poids démographique augmenterait modestement, de 9,3 % à 12,4 %.

L'augmentation la plus substantielle, par contre, se ferait au profit de l'Ontario, dont le poids démographique, présentement de 37,6 %, se trouverait propulsé à 49,8 % une fois le Québec soustrait de l'équation. De fait, tout porte à croire que l'augmentation serait plus grande encore en raison de l'inévitable émigration de milliers d'Anglo-québécois vers la province voisine.

Comment l'Alberta se débrouillerait-elle compte tenu de cette nouvelle répartition de la population nationale? La part de l'Alberta dans la population du pays demeurerait relativement modeste, alors que le poids démographique gargantuesque de l'Ontario sonnerait le glas de toute tentative de réformer le Sénat sur la base d'une représentation égale des provinces. De fait, le système fédéral s'en trouverait encore plus déséquilibré, puisqu'une seule province abriterait non seulement plus de la moitié de la population et de la production manufacturière, mais aussi la capitale nationale et une part prédominante des médias et de l'industrie culturelle.

En plus, l'Alberta perdrait dans le Québec un contrepoids majeur à l'influence politique de l'Ontario. Dans le passé, le Québec s'est très souvent avéré un allié de taille lorsque l'Alberta tentait de résister aux empiétements fédéraux ou revendiquait une plus grande décentralisation. Dans leur opposition aux intrusions fédérales, les premiers ministres René Lévesque et Peter Lougheed ont souvent fait cause commune. Et Lucien Bouchard a appuyé l'objectif de Ralph Klein de chercher à rééquilibrer la fédération, même si les deux hommes ont des vues diamétralement opposées à l'égard de la souveraineté du Québec. Autrement dit, une fois le Québec parti, l'Alberta se retrouverait fin seule pour affronter, « d'homme à homme», une province plus de quatre fois plus grosse qu'elle.

Soulignons enfin l'effet de la sécession du Québec sur le sentiment d'identité nationale que partagent les Canadiens de l'Ouest en général, et les Albertains en particulier. L'Ouest du pays a toujours été associé à une identité canadienne forte. D'aucuns prétendent d'ailleurs que l'esprit d'aliénation vécu dans l'Ouest trouve son origine principalement dans un sentiment national canadien qui ne parvient pas à trouver de débouchés. Les gens de l'Ouest, autrement dit, souhaitent jouer un rôle plus important encore dans la vie et l'évolution du Canada. Les sondages le confirment avec une régularité sans faille: si l'on demande aux Albertains s'ils se considèrent des Albertains d'abord ou des Canadiens d'abord, c'est l'identité canadienne qui prime. Une loyauté provinciale forte y est compatible avec un fort attachement au Canada. En fait, elle y contribue. Les Albertains se doivent de reconnaître que la plupart des Québécois croient eux aussi que leur amour profond pour le Québec n'est pas incompatible avec un attachement soutenu au Canada. C'est à cet égard que le départ du Québec risque de faire très mal, et ce en raison de l'intensité même des identités nationales. Prétendre que les Albertains ne feront que hausser les épaules advenant la séparation du Québec serait bien mal comprendre la manière dont ces derniers s'imaginent leur province et leur pays. Un Canada sans le Québec ne serait pas le Canada que tant de gens ont connu et aimé.

Des sacrifices à court terme pour des bénéfices à long terme?

Certains lecteurs admettront volontiers que les coûts que nous avons identifié jusqu'à maintenant sont bien réels, mais ajouteront du même souffle qu'il faut y voir là des effets temporaires qui s'estomperont pour faire place à un contexte plus enviable à l'avenir. Ils vous diront qu'une fois la poussière retombée, les Albertains, sinon les Canadiens dans leur ensemble, sauront profiter de la séparation du Québec. On ne fait pas d'omelette sans casser des ufs, comme le dit le vieux proverbe. Il ne s'agit pas d'un argument qu'on peut repousser du revers de la main. Qui ne serait pas enthousiaste, après tout, à l'idée de sortir de l'impasse constitutionnelle et de bâtir un nouveau pays ?

Mais ce serait négliger le fait que la plupart des impacts négatifs n'auraient rien de temporaire. Le divorce entre le Québec et le Canada ne serait ni rapide ni ordonné, et il ne mettrait certainement pas un terme à la saga constitutionnelle, bien au contraire. Un tel divorce ouvrirait la boîte de Pandore sur un débat entièrement nouveau et plus complexe, où les Canadiens devront repenser les structures constitutionnelles et institutionnelles qui conviennent à un Canada sans le Québec. L'élection d'un nouveau gouvernement national au lendemain de la séparation ne marquerait pas la fin des soubresauts politiques, mais bien leur début. Les conséquences économiques ne seraient pas limitées aux effets à court terme non plus. Pendant la période longue et ardue où les Canadiens tenteront de s'extirper du divorce et mettre sur pied de nouveaux arrangements politiques, les investisseurs iront voir ailleurs. Les prétendus bénéfices à long terme, pour leur part, sont loin d'être certains. La survie même du Canada n'est pas garantie, bien que je sois persuadé que les Canadiens feraient tout en leur possible pour faire fonctionner le nouveau pays. Le fait est que personne ne peut prévoir l'ampleur des dynamiques régionales auxquelles le départ du Québec donnerait naissance, et encore moins s'il serait possible de canaliser de telles dynamiques au sein de nouvelles institutions politiques.

Soulignons par ailleurs que si les structures institutionnelles de ce « nouveau Canada» peuvent être remises en cause, les grandes politiques publiques associées aux institutions existantes peuvent l'être aussi. Il serait naïf de penser que toutes les politiques fédérales survivraient au départ du Québec, à commencer sans doute par l'assurance santé et la péréquation. Il y a plus que l'intégrité territoriale du Canada qui s'en trouverait vulnérable: le départ du Québec ferait courir un risque aux politiques publiques qui ont façonné notre communauté nationale et notre réputation dans le monde.

Conclusion

Dans cet essai, j'ai tenté de convaincre les Albertains que la séparation du Québec aurait des conséquences négatives inévitables sur leurs vies quotidiennes, et que cette réalité devrait éclairer la manière dont ils réagissent au débat sur l'unité nationale. J'ajouterais que les arguments que j'ai avancé dans le cas de l'Alberta sont aussi valables, sinon plus, dans le cas des autres provinces. Cela ne signifie pas que je propose une stratégie constitutionnelle fondée exclusivement sur des prémisses québécoises, car on ne saurait ignorer le point de vue de l'Ouest du pays. Mon objectif est plutôt de rappeler aux Albertains, de même qu'aux habitants de toutes les provinces, qu'ils se doivent d'accorder autant d'attention aux coûts bien réels d'un échec qu'à la promotion et la défense de leurs intérêts légitimes. Le plus grand danger qui guette les initiatives de réconciliation nationale est que se répande le mythe selon lequel la séparation du Québec ne coûterait rien aux autres Canadiens, les Albertains y compris.

Comme je l'ai souligné d'entrée de jeu, bien que la grande majorité des Canadiens ne croient pas que le Québec devrait quitter le Canada, beaucoup d'entre eux s'imaginent que les efforts consacrés à garder le pays uni n'en valent plus la peine. Or, si le Québec en venait à partir, les Canadiens en paieraient le prix fort, à court et à long terme.


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