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CONSTRUIRE DES PONTS
par Julius Grey


   Depuis le référendum, les anglophones se sont radicalisés. La crainte soudaine que l'indépendance, qui paraissait si improbable, puisse devenir une réalité, et l'obsession linguistique de nombreux membres du gouvernement du parti Québécois ont poussé beaucoup, et peut-être la majorité, des Anglophones, à adopter des positions dures : partitionnisme, Plan B, exigence de la liberté de choix en éducation, refus d'accepter quelque statut que ce soit pour le Québec, autre que celui que partagent les 10 autres provinces.

   Bien sûr, la modération n'est pas toujours bonne, et l'intransigeance toujours mauvaise. Tout dépend des circonstances, de la nature des opposants, du degré d'injustice souffert. On donna raison à Churchill, après coup, de s'être attaqué à l'apaisement; de même, les faucons de la guerre froide avaient tort de pousser à la confrontation. Si, de fait, chercher le compromis n'est pas toujours la meilleure solution, le contraire est également vrai, et l'intransigeance n'est pas une façon universellement efficace de résoudre les dissensions. Ceux qui critiquent le "lobby des agneaux" et les comparent aux apaiseurs doivent prouver que les conditions au Québec justifient une telle affirmation.

   Même un regard superficiel sur le Québec prouvera que les conditions objectives évoquées par les partisans de la ligne dure sont absentes. Non seulement il n'y a pas de signes d'un représentant du mal, comme Hitler, mais il est difficile de trouver un seul opposant déterminé. Il y a plutôt une graduation d'opinions, dans un contexte complètement démocratique - une situation qui appelle à la discussion, au débat et à la construction de nouveaux liens et de solidarités.

   Plus important encore, en dépit de la rhétorique nationaliste occasionnelle, et malgré la présence d'un groupe assez considérable de partisans de la ligne dure pour la question linguistique, les francophones, au total, ne se sont pas radicalisés, ou ne sont pas devenus extrémistes. Tout tend vers une modération largement répandue et une ouverture vers le compromis.

   Par exemple, les radicaux de la question linguistique sont clairement en minorité, non seulement dans la population en général, mais même au sein du PQ, où l'on pourrait s'attendre à ce qu'ils soient très forts. Ils n'ont pas réussi à imposer la publicité en une seule langue, ni à faire barrage à la récente concession sur le droit de vote des commissions scolaires anglophones. Ils n'ont pas réussi à imposer leur désir d'étendre la loi 101 comme l'un des critères d'admission pour les CEGEPS anglophones. Ils n'ont pas rencontré plus de succès pour réduire l'utilisation de l'anglais dans le milieu de la santé.

   Lors du récent débat sur le vote pour les commissions scolaires anglophones, le gouvernement a subi des pressions de la part du Parti Libéral, du syndicat des professeurs souverainistes, et des écrivains éditoriaux du Devoir, pour qu'il fasse des concessions. N'est-ce pas une indication que, s'ils expliquent raisonnablement leur point de vue, et prennent en compte les craintes authentiques et justifiées pour la langue française, les anglophones peuvent compter sur le soutien de diverses sortes de Québécois, y compris les souverainistes?

   Il ne faut cependant pas oublier la mesquinerie et la stupidité de certaines décisions, que le gouvernement a prises pour flatter ses partisans de la ligne dure - la suppression de nombreux panneaux bilingues dans les hôpitaux, l'idée que les fonctionnaires du Québec devraient normalement refuser de parler anglais, le pouvoir accru des inspecteurs de la langue française, les incursions insistantes dans l'internet.

   Il ne faut pas non plus que tous (francophones comme anglophones) cessent de combattre ce type de règlements, qui ont pour seul effet de discréditer le Québec sur le plan international.

   Mais les lois et règlements ridicules existent partout, dans le reste du pays, aux États-Unis, et en Europe occidentale. Ceux qui s'opposent aux lois ridicules ou immorales dans ces juridictions, ne se dissocient pas des buts et des aspirations de la société, ou ne cherchent pas à la punir. Ils veulent plutôt engager une bataille morale sur des principes, et cherchent des alliés dans tous les groupes. Le rejet ne peut être justifié que par des situations extrêmes qui ne s'appliquent pas ici.

   Quelques facteurs supplémentaires doivent être pris en considération. D'abord, et bien que les radicaux des deux groupes linguistiques racontent de nombreuses histoires de discrimination ou de refus de parler leur langue, lorsqu'on les analyse, beaucoup de ces histoires ne sont pas fondées, ou sont l'oeuvre de quelques individus ignorants ou sectaires, que l'on trouve, malheureusement, dans toutes les couches de la société et dans tous les pays. Un moment d'introspection sérieuse et honnête permettra à presque tous les anglophones bilingues de conclure qu'ils n'ont pas été les victimes d'une véritable discrimination, et que leurs carrières n'ont pas été moins réussies que celles des autres francophones du même niveau. La seule réserve importante concerne les emplois du secteur public. Cependant, même sur ce problème épineux, il semble y avoir amélioration pour la première fois. Il est impossible de ne pas voir le nombre croissant de membres des minorités visibles dans les bureaux municipaux, les tribunaux et les autres institutions publiques, même si les statistiques à ce sujet ne sont pas encore disponibles. Il serait aussi juste de reconnaître les améliorations récentes, même si elles ne sont pas satisfaisantes, au lieu de ruminer le vieux mantra sur une société non démocratique et ethnocentrique.

   Effectivement, il devient fatiguant d'entendre les Québécois être accusés d'ethnocentrisme. Le nationalisme québécois, est, à la base, ethnocentrique. Il est évident qu'il y a de nombreux nationalistes ethnocentriques. Mais c'est un phénomène commun à de nombreux groupes culturels dans la société, et, parmi les francophones, au moins à Montréal, il est nettement sur déclin. Il suffit de lire les critiques de livres et films en anglais dans la presse francophone, de considérer le nombre de mariages mixtes, qui ne rencontrent pratiquement pas d'opposition de la part des francophones, contrairement aux situations de nombreux groupes ethniques, et, même, d'analyser la composition de groupes de gens parlant Français dans les rues de Montréal, pour voir que l'uniformité autrefois existante parmi les francophones, ainsi que leur isolation, ont disparu.

   Lorsque de nombreux souverainistes soulignent que eux aussi s'opposent à l'ethnocentrisme, il n'y a pas de raisons pour ne pas les croire. Au contraire, les anglophones devraient les considérer comme des alliés dans la bataille contre les ethnocentriques restants, et contre les poches de discrimination qui subsistent dans le secteur public.

   Peut-être la raison principale pour la radicalisation des anglophones a-t-elle été la crainte de la séparation. Nombre d'entre eux pensaient que tous les défenseurs de la souveraineté étaient forcément des ethnocentriques nationalistes. Comment expliquer autrement le désir de détruire ce qu'une agence des nations Unies a classé comme le "meilleur pays du monde"?

   Il est difficile pour un fédéraliste tel que moi de défendre les souverainistes; pourtant leur diabolisation n'est vraiment pas méritée. On ne connaît pas précisément le nombre de souverainistes convaincus dans la population, mais c'est évidemment un nombre significatif, peut-être la moitié des francophones. Dans une société où l'animosité personnelle et la vraie injustice sont peu courantes, il est évident que la majorité de ce groupe n'est ni fanatique, ni anti-anglaise. Leur opinion peut être peu judicieuse, mais elle n'est pas malveillante. Ils ne veulent pas détruire cette "meilleure société", mais modifier sa structure constitutionnelle. On pourrait répliquer que ceux qui veulent sacrifier les programmes sociaux sur l'autel de la réduction du déficit sont les plus à même de la détruire, étant donné que le classement "N·1" par l'ONU est basé en grande partie sur ces mêmes programmes sociaux.

   Il est toujours dangereux de penser que notre opinion est la seule bonne, et que nos opposants ont complètement tort, et que si notre victoire n'est pas totale, c'est seulement à cause du nationalisme ethnocentrique. Les fédéralistes, dans une démocratie ouverte, devraient plutôt avoir le courage de présenter leur cas à la majorité, sans exprimer du mépris pour l'autre camp. Nous devrions être confiants que le fédéralisme peut gagner les coeurs de la majorité des Québécois, comme cela est déjà arrivé dans le passé, et que la majorité s'apercevra qu'une rupture avec le Canada serait une sottise. Nous devrions cependant être aussi prêts à accepter avec sérénité les conséquences d'une défaite et respecter la volonté de la société dans laquelle nous vivons, si elle est exprimée clairement. Le Québec ne peut être retenu au sein du Canada par la force ou de manière litigieuse, mais seulement par le libre choix de la majorité de ses citoyens. Les anglophones ont un rôle crucial à jouer dans cette décision, à la fois en tant que citoyens à part entière et comme participants sur la scène politique, et non simplement au sein d'un lobby de la ligne dure.

   Il faudrait aux anglophones un degré d'intégration supérieur au sein du Québec, s'ils veulent jouer leur rôle dans cette province; sans avoir besoin de devenir des Québécois "typiques", car la fin de l'ethnocentrisme signifie que personne n'est typique. Mais la préoccupation fondamentale des Québécois pour la survie de la langue française en Amérique du Nord en est une qui devrait être partagée par tous.

   Par exemple, il est évident que la liberté de choix en éducation, n'est pas seulement pratiquement impossible, mais aussi indésirable actuellement. Acceptons cela, et nous pourrons protester avec d'autant plus de crédibilité contre les restrictions linguistiques mesquines, persuader avec plus de force la majorité que la langue et la culture anglophones font aussi partie de l'héritage commun des Québécois, et que les chiffres récents d’inscription à l'école montrent l'existence de dangers sérieux pour la survie de l'Anglais autant que du Français. Les guerriers de la langue seraient ainsi marginalisés, eux qui exercent une influence considérable au sein du PQ.

   De plus, aucun groupe ne devrait constituer un lobby "sur un seul sujet". Le fédéralisme et les droits linguistiques sont importants, mais ce ne sont pas là les seuls problèmes. La justice sociale, l'environnement, la santé et l'éducation transcendent le débat Québécois et permettent aux fédéralistes et aux souverainistes de travailler ensemble, et, par la même occasion, de se connaître.

   Travailler ensemble convaincra les anglophones que les souverainistes ne sont pas tous des racistes ethnocentriques, et les souverainistes que leur perception des anglophones comme des personnes unilingues, arrogantes et indifférentes au Québec, est dépassée de 30 ans. La majorité pourrait alors remettre en question l'idéologie complète du nationalisme, idéologie qui a imprégné l'histoire du Québec. Le premier mouvement serait, pour les anglophones, de renverser le mouvement de radicalisation qui a débuté le 30 octobre 1995. Ils continueraient quand même à s'opposer fermement aux excès du nationalisme, à la fois dans les tribunaux et dans le débat politique.


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