![]()
UN AUTRE GRAND MYTHE: LES AUTOCHTONES SONT TOUS PAREILS
Il y a environ un an et demi, mon amie Mohawk et moi-même, fier représentant Ojibway, nous sommes retrouvés dans des salles imprégnées d'histoire en Europe, présentant une conférence dans une université au coeur du nord-est de l'Allemagne.
Nos discussions portaient sur le fait d'être un autochtone (ou des Indiens rouges, comme on nous appelait souvent), la propagande et la réalité, comment deux différentes Nations envisageaient la vie, pour ne mentionner que quelques-uns des milliers de sujets touchant les Autochtones dont nous avons discuté cette journée-là avec un auditoire intéressé.
Et puis, cette jeune dame, étudiante à cette ancienne université communiste, lève la main et pose une question embarrassante bien qu'étrangement naïve: «Les femmes indiennes se rasent-elles les jambes et les aisselles comme le font les autres Nord-américaines?» Ce ne fut pas la question la plus profonde sur le plan de l'anthropologie que l'on m'ait posée, mais j'ignore si le rasage des membres inférieurs et des aisselles en Europe est un domaine largement inexploité de l'hygiène féminine et, à l'évidence, ce sujet méritait qu'on le fouille pour y découvrir une possible origine autochtone.
En plus des évidentes dimensions pileuses de la question, cette interrogation constituait un exemple des plus manifestes des mêmes sujets qui troublent également notre bon pays appelé Canada, à des milliers de kilomètres de ce pays éloigné sur les plans de la distance, de la langue, de la culture, mais pas très éloignés de la perception qui imprègne la conscience (et l'inconscient) en Amérique du Nord. Je veux parler du mythe du «panindianisme». Telle que formulée par la jeune Allemande, la question commençait par: «Est-ce que les femmes indiennes...?» Ce sont aussi souvent les premiers mots qu'emploient de nombreux Canadiens, bien que le terme Indien puisse être remplacé par Premières Nations/Indigène/Aborigène/Autochtone. Il existe une croyance persistante voulant que nous formions un seul peuple. À l'évidence, ces gens n'ont jamais comparé un Kainah à un Naskapi.
Des personnes disposant de beaucoup de temps ont déjà estimé qu'au sein des frontières que l'on connaît maintenant sous le nom de Canada, on pouvait compter plus de 50 langues et dialectes distincts. Et chaque langue et dialecte distinct étaient le fait d'une culture distincte et particulière. Alors, j'ai commencé par répondre à cette dame qu'il n'y avait pas vraiment de réponse à sa question parce qu'il n'y a pas d'«Indiens/Premières Nations/Indigène...». On ne peut pas non plus parler en leur nom à tous, ajoutais-je. Pour nous, il n'y a que les Cris, les Ojibway, les Salish, les Innus, les Shuswaps, etc.
C'est ennuyeux, mais il m'arrive fréquemment de devoir expliquer ce concept, pas seulement en Europe, mais ici au Canada - chez Second Cup, chez Chapters, à la gare d'autobus. Le pouvoir de ce mythe est incroyable. Lorsque les gens me demandent (ou au gouvernement, ou à Dieu) «Qu'est-ce que veulent les Premières Nations?», voilà une question difficile (et puis, je ne puis parler pour Dieu). Certains parmi les Micmacs veulent pouvoir capturer des homards, certains parmi les Cris souhaitent mettre fin aux inondations et à l'exploitation forestière sur leur territoire, les Mohawks désirent promouvoir leur propre langue et je sais que la question du bingo fait aussi partie des revendications.
C'est pourquoi chaque fois que je vois un article dans un journal ou que j'entends dans un bulletin de nouvelles parler des peuples autochtones, je me surprend à hurler devant une méthode de communication si offensante. «Quels peuples? Soyez précis!» Voilà pourquoi je ne regarde jamais la télé en public.
Tel est le pouvoir des mythes. Selon la définition même du mot, ils sont faux et incorrects. C'est la raison pour laquelle nous, à titre de peuples autochtones (vous voyez, je tombe dans le même piège), préférons de ne pas utiliser le terme mythe à propos des histoires de nos ancêtres, comme dans l'expression «Les mythes et légendes de notre peuple». Il y a tout simplement quelque chose de foncièrement faux dans le fait de commencer un conte traditionnel en disant: «C'est l'un des mythes que nos grands-pères nous ont légués...» Traduction littérale: «Voici un mensonge qui nous a été légué par nos grands-pères...»
Le terme correct que l'on préfère de nos jours est «enseignements», comme dans «Nos enseignements disent...» C'est certainement plus agréable et plus précis parce que ce terme reconnaît le fait que la plupart des mythes existent dans un certain but. Une fois que l'on a fait abstraction du côté «mensonge», on trouve habituellement une parcelle de métaphore ou de message dans le texte sous-jacent. Et à la façon des Autochtones (je remets ça encore!), nous aimons mettre l'accent sur le positif et rejeter le négatif.
Cependant, il vous est loisible d'utiliser aussi le mot «légende» plutôt que «mythe» ou «enseignements», pourvu qu'un Ancien reconnu vous en ait donné la permission oralement, ou qu'un universitaire indigène (de quelque nation que ce soit) vous ait fourni une permission écrite, ou que n'importe quel Dene du nom de Ted vous ait fait un signe d'acquiescement.
D'autres mythes
Par ailleurs, il existe une croyance partagée par une bonne proportion de Canadiens selon laquelle une forte tradition d'alcoolisme subsiste parmi la population autochtone. Cela me rappelle une autre discussion que j'ai eue à Kenora, il y a une dizaine d'années. On m'avait appris qu'en un mois, près de 300 autochtones avaient été arrêtés dans la ville pour des délits liés à la consommation d'alcool. Et Kenora n'est pas une ville si grande que ça. J'étais effrayé de ce que représentait cette statistique jusqu'à ce qu'on m'explique que ce ne sont pas 300 Indiens ivres qui titubaient dans les rues de Kenora, mais bien les 10 ou 20 mêmes personnes que les policiers arrêtaient encore et encore. Tout est dans la manière d'interpréter les chiffres. Et personne ne m'a précisé combien de Blancs avaient été arrêtés encore et encore. Tout est dans la manière d'interpréter les chiffres. Et personne ne m'a dit combien de Blancs avaient été arrêtés pour des délits semblables.
Tout en reconnaissant que certaines collectivités sont effectivement aux prises avec des problèmes d'abus d'alcool et d'autres drogues (comme de nombreuses collectivités non-autochtones, pourrais-je ajouter), je peux vous affirmer sans crainte que moi-même, mon amie, ma mère, mon meilleur ami, et la plupart des personnes d'une décente descendance indigène que je considère amis et connaissances, ne sommes alcooliques. Je me demande pourquoi ce mythe est si convaincant.
Un fort pourcentage de Canadiens croient également que tous les peuples autochtones sont pauvres. Malheureusement, de nombreuses collectivités connaissent une pauvreté sans nom, tout comme de nombreuses collectivités non autochtones. Mais encore une fois, contrairement à une croyance populaire, le capitalisme n'était pas une notion étrangère aux premiers habitants du Canada. Différents niveaux de richesse et divers statuts existaient à cette époque, et cette tradition, avec tous ses bons et ses mauvais côtés, s'est maintenue jusqu'à ce jour. Sauf que maintenant, plutôt que de compter les chevaux, on compte les chevaux-vapeur.
Il y a plusieurs semaines, un journal de Toronto publiait un article qui s'en prenait à une rumeur voulant qu'un regroupement de peuples autochtones avaient manifesté leur intérêt dans l'achat des Sénateurs d'Ottawa. Le «columnist» y voyait une idée absurde, car «ce sont là les mêmes gens n'ayant pas les moyens de payer des taxes sur un paquet de cigarettes; les mêmes gens qui sont si pauvres qu'ils estiment que la politique gouvernementale les oblige à vivre dans des secteurs où une voiture rouillée arborant plus d'un pneu à plat fait figure d'ornement de parterre.»
Voilà un mythe. La proportion de voitures rouillées trônant sur les parterres par rapport aux voitures épargnées par la rouille est si démesurée que ça ne vaut même pas la peine de la mentionner. Et oui, il existe des peuples autochtones riches au Canada. Je souhaiterais en connaître davantage personnellement, mais je sais qu'il y en a et qu'ils existent. Mais encore une fois, c'est un concept difficile à saisir lorsque les médias ne parlent que de désespoir, que des événements tristes et tragiques.
On ne doit pas considérer comme un oxymoron un représentant des Premières Nations vivant dans l'aisance financière.
Conclusion
On m'avait demandé d'écrire un article sur les «mythes de l'identité indienne courante». Au fond, on m'a demandé des commentaires sur des mensonges à propos de quelque chose qui n'existe pas. Voilà qui me paraît être de la politique.
Et si vous souhaitez encore savoir si les femmes indiennes se rasent les jambes et les aisselles, il va falloir le demander à l'une d'entre elles, car ce n'est pas moi qui vais le dire.
Issu de la Première Nation de Curve Lake, M. Taylor est auteur, scénariste et journaliste.