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La souveraineté : un cul-de-sac
Richard Lehir, mars 1998
Mesdames, Messieurs, bonsoir
Quelques mots, tout d'abord, pour vous remercier de vous être déplacés ce soir, et pour remercier Cité Libre de son invitation à venir vous adresser la parole.
Je ne vous apprendrai rien en vous disant que toutes les tribunes sont loin de se valoir les unes les autres. Celle-ci est auréolée d'un certain prestige auquel aucun invité ne peut rester totalement insensible. D'autre part, pour un conférencier, le choix d'une tribune est d'autant moins innocent qu'il en connaît les couleurs. J'ai donc accepté cette invitation en sachant fort bien que l'aboutissement de mon effort de réflexion était susceptible de rejoindre les sensibilités de cet auditoire.
Après avoir d'abord démissionné du Parti Québécois en avril 96 en déplorant son refus de tirer les leçons de l'expérience référendaire, et notamment du rejet massif de l'option souverainiste par les minorités, j'ai poursuivi seul un cheminement qui m'a 'abord amené à dénoncer systématiquement la dérive ethnique que semblait prendre le débat sur l'avenir du Québec avec les déclarations incendiaires de Jacques Parizeau, et à m'interroger sur les conséquences politiques et économiques qu'elle pourrait avoir.
De fil en aiguille, j'en suis venu à m'interroger sur la légitimité des options politiques qui s'offraient aux Québécois, ce qui m'a fourni la matière d'un livre que je publiais l'automne dernier aux Éditions Stanké et que vous pouvez vous procurer ici-même ce soir.
Dans ce livre, j'explique comment chacune des deux options en est venue à accumuler un important déficit de légitimité, et comment le résultat serré du dernier référendum constitue d'abord et avant tout un reflet de la faiblesse respective des options en présence. Dans ma conclusion, je déplore l'état de fait qui nous place dans la situation inconfortable d'avoir à choisir entre la moins mauvaise des deux options en présence au lieu de nous offrir la possibilité de choisir la meilleure des deux.
Depuis la parution de ce livre, certains événements sont survenus qui, dans mon esprit, ont achevé de disqualifier définitivement l'option souverainiste pour faire du fédéralisme, malgré ses lacunes actuelles, le seul instrument possible de développement pour la société Québécoise.
Je compte donc utiliser les minutes qui viennent pour vous expliquer comment j'en suis venu à ce constat. Je crois être en mesure de le faire à partir d'une perspective assez unique, ayant vécu la dernière campagne référendaire de l'intérieur du camp souverainiste, comme membre du gouvernement du Parti Québécois, avec, par surcroît, la responsabilité de préparer les fameuses études sur la « faisabilité » de la souveraineté.
Mais, comment en étais-je d'abord arrivé là ?
Témoin comme tant d'autres de l'échec fracassant du processus de révision de la constitution canadienne, mes fonctions à la direction de l'Association des Manufacturiers du Québec m'avaient amené à constater que le Canada tout entier s'en trouvait retardé sur la voie d'un progrès devenu urgent en raison des retards accumulés et de la détérioration marquée de la situation financière du pays.
J'avais donc eu l'occasion, en 1990, de préparer et de présenter le mémoire de l'Association à la Commission Bélanger-Campeau dans lequel je soulignais la gravité des problèmes économiques du Canada et du Québec, notamment au plan de la compétitivité et du niveau beaucoup trop élevé de notre endettement, et combien étaient néfastes, dans un tel contexte, nos tergiversations constitutionnelles, surtout en ce qui avait trait à notre capacité d'attirer des investissements.
La situation continua à se détériorer en 1991,1992 et 1993. Sur le plan économique, le gouvernement fédéral semblait incapable de maîtriser son déficit et certains observateurs avertis commençaient ouvertement à évoquer la perspective d'une intervention du Fonds Monétaire Internationale, le F.M.I., pour éviter une faillite nationale. Sur le plan politique, après avoir clairement ouvert la perspective de la souveraineté du Québec avec le projet de loi 150, le gouvernement libéral québécois s'était engagé dans un autre exercice de révision constitutionnelle avec le reste du Canada qui s'était terminé, après un accord entre les gouvernements à Charlottetown, par le désaveu des populations concernées, au Québec comme ailleurs au Canada.
C'est dans ce contexte que je pris la décision d'accepter, non sans beaucoup d'appréhensions dont je m'étais d'ailleurs ouvert à Jacques Parizeau, l'invitation de celui-ci à me joindre à son équipe de candidats pour l'élection générale de septembre 1994, dans le but d'occuper, m'avait-il promis si j'étais élu, le poste de Ministre de l'Industrie et du Commerce.
Vous pouvez donc imaginer sans peine le choc que j'ai ressenti lorsqu'il m'annonça sa décision de me confier la responsabilité de préparer les études sur la souveraineté. J'allais me retrouver plongé au cœur de la controverse et je n'avais ni l'expérience politique ni les appuis au Parti Québécois pour me permettre d'en sortir indemne.
Ce n'était que la première de ce qui allait être une longue série de surprises. Je ne retiendrai devant vous que celles qui ont eu un impact déterminant sur le cheminement de ma réflexion au plan constitutionnel.
De surprises en surprises
La première et non la moindre fut de constater combien Jacques Parizeau et ses conseillers immédiats étaient mal préparés à entreprendre la démarche référendaire et la vitesse avec laquelle ils y précipitèrent le gouvernement. Au point où, rétrospectivement, cette vitesse me semble avoir été le seul élément cohérent de leur stratégie, si tant est qu'ils en eurent une. On en voyait les signes les plus manifestes dans le climat d'improvisation qui caractérisa toute la période pré-référendaire.
Il faut dire que Parizeau n'était pas, on s'en souviendra, en position de force. Avant même que ne s'engage la campagne électorale de 1994, on s'interrogeait déjà très ouvertement dans les couloirs sur son leadership, et sur l'avantage qu'il y aurait eu à avoir plutôt Lucien Bouchard comme chef.
Ce qui devait être le comité de stratégie référendaire devint donc plutôt le théâtre d'un affrontement sournois qui opposait Parizeau et Bouchard par personnes interposées, au détriment, bien évidemment, de la formulation d'une stratégie cohérente et bien articulée.
Certaines choses qui n'exigeaient pas de longs arbitrages pouvaient fonctionner facilement. Ainsi, tous les ministres avaient la consigne de traiter leurs dossiers sous l'angle de l'effet qu'ils pourraient avoir sur le résultat du référendum, de reporter toute décision qui pouvait avoir un impact négatif, et, au contraire, d'utiliser toute la marge de manœuvre qu'avait permis de dégager le noircissement intentionnel des résultats financiers hérités du gouvernement libéral pour se ménager les bonnes grâces de l'électorat avant le référendum. Jacques Parizeau avait clairement prévenu les ministres qu'il faudrait durement serrer la vis après, sans qu'il y ait la moindre discussion sur ce que cette façon de procéder pourrait avoir comme conséquences sur le niveau de l'activité économique dans les années subséquentes.
C'est dans les dérapages auxquels donna lieu l'exercice des commissions régionales que l'on mesure le mieux le climat d'improvisation et de cafouillage dans lequel se développait la stratégie souverainiste. Présenté comme le summum de la démocratie en action, mais conçu essentiellement pour susciter dans la population une flambée d'enthousiasme qui, à en croire les sondages, faisait cruellement défaut, et que ses instigateurs voyaient culminer dans une apothéose référendaire, l'exercice de consultation populaire ne put jamais prendre son envol. L'effet conjugué d'une insuffisance de préparation, des maladresses de Jacques Parizeau qui ouvrirent la porte au boycott du camp fédéraliste et des excès partisans de la machine souverainiste eut tôt fait de révéler la dimension « propagande » de l'opération.
Ayant désespérément besoin de légitimiser leur démarche, les souverainistes s'accrochèrent à la fiction des commissions régionales jusqu'à la fin, et prétendirent trouver dans le salmigondis de recommandations contradictoires qui en sortirent un « consensus » de la société Québécoise autour de ce qui allait constituer le préambule de la déclaration qu'on retrouverait dans le projet de loi sur la souveraineté du Québec.
Par ailleurs, certaines décisions majeures, susceptibles d'avoir d'importantes conséquences économiques, ne firent jamais l'objet de la moindre discussion au Conseil des ministres. Mon collègue de l'énergie me confia n'avoir jamais entendu parler de la suspension des projets de développement d'Hydro-Québec avant l'annonce qu'en avait faite Jacques Parizeau la veille aux médias. La chose nous avait été présentée comme un fait accompli.
Sur le plan tactique, cette décision offrait certes l'avantage d'enlever aux autochtones leur moyen de pression privilégié sur le Gouvernement du Québec. Mais cette décision correspondait-elle au meilleur intérêt des Québécois?
C'était loin d'être évident à l'époque et ça l'est encore moins aujourd'hui quand on examine les nouvelles perspectives offertes par la déréglementation du marché de l'électricité en Amérique du Nord et les vulnérabilités mises en relief par la récente tempête de verglas.
Or, pour cause de référendum, ni les membres du gouvernement ni les députés ne purent débattre de ce qui est pourtant un enjeu fondamental et jamais la population n'eut-elle l'occasion d'être éclairée, sans jeu de mot méchant, sur les tenants et les aboutissants de cette décision. Le premier ministre du Québec s'était trouvé à subordonner, de sa seule autorité, les intérêts supérieurs du Québec à des objectifs politiques partisans.
À quelques jours du référendum, Jacques Parizeau récidivait en prenant seul l'initiative de constituer une « petite » cagnotte de 19 milliards de dollars prélevés sur l'épargne accumulée par les Québécois pour leurs vieux jours à la Caisse de dépôts et de placement. Encore une fois, pas de discussions au Conseil des ministres, pas de débat public sur ce qui soulève pourtant des questions de principe fondamentales. En effet, le gouvernement peut-il et doit-il risquer la sécurité financière des Québécois ? Dans quelles circonstances ? À quelles conditions de fond et de forme ? L'initiative et l'autorité du seul Premier ministre suffisent-elles ?
Ce qui est encore plus déplorable dans cette affaire, c'est que tous les Québécois ont appris l'existence de cette manoeuvre au lendemain du dernier référendum. Or aujourd'hui, deux ans plus tard, aucun changement n'est survenu qui empêcherait la même chose de se reproduire.
La démarche des études a également fait couler beaucoup d'encre et, vous me permettrez de le dire, en pure perte. Car ce ne sont pas les études qui ont été faites qui posent problème. Elles sont en général plutôt bien faites et elles auraient pu être encore meilleures si les délais n'avaient pas été ridiculement courts pour un exercice de cette importance.
Le problème réside plutôt dans le choix des sujets traités. Le bureau du Premier ministre s'était en effet réservé le droit d'en approuver la liste, et tout sujet qui était susceptible de mettre en lumière des difficultés ou des risques majeurs fut donc systématiquement écarté, et notamment tout le volet juridique, malgré mes insistances répétées.
Je trouvais en effet que l'absence d'études juridiques ôterait beaucoup de crédibilité à l'exercice, tant sont complexes et déterminantes les questions de droit soulevées par l'accession d'un pays à la souveraineté.
De plus, les réponses à de nombreuses questions juridiques ont une incidence importante sur le plan économique. L'exemple le plus facile à saisir est celui de la façon dont se définirait l'espace maritime d'un Québec souverain et de l'impact que cet espace aurait sur les droits de pêche et les revenus de cette activité dont on connaît l'importance économique pour certaines régions du Québec.
À ma grande surprise, ni le camp fédéraliste ni les observateurs ne soulignèrent l'insuffisance des sujets couverts par les études souverainistes.
Pourtant, comme on a pu le constater récemment à l'occasion des audiences sur le renvoi fédéral à la Cour suprême, bien des points restent encore à clarifier et le gouvernement du Parti Québécois n'a rien fait en ce sens, ni à l'occasion du référendum ni depuis. Pire encore, il a refusé de se présenter devant la Cour suprême à l'occasion du renvoi fédéral pour apporter des éclaircissements qui auraient pu être très utiles, en prétextant le défaut de juridiction de la Cour dans une affaire essentiellement politique et en présumant de sa partialité, alors que la décision des Québécois lors du référendum maintient pourtant l'ordre constitutionnel existant d'où découle l'obligation de la Cour suprême de donner son opinion au pouvoir exécutif, lorsqu'elle est invitée à le faire, et le devoir pour des gouvernements du pays, même souverainiste, de lui faire valoir ses arguments.
Le rappel « ad nauseam » des effets de la doctrine de l'effectivité en droit international ne répond pas à la question des droits à la séparation que pourraient avoir les minorités ethniques du Québec lorsqu'elles constituent elles-mêmes des peuples, et elle ne répond pas non plus à la situation bien réelle devant laquelle un gouvernement pourrait se retrouver face à une opposition majoritaire à la souveraineté dans certaines régions du Québec d'une vigueur telle qu'elle l'empêcherait d'exercer un contrôle effectif sur tout son territoire. Le refus ou la négligence de fournir des réponses claires à de telles questions qui, depuis les propos malheureux de Jacques Parizeau à l'endroit des minorités ethniques et la levée de boucliers qui en a résulté, n'ont plus rien d'hypothétique, entretiennent un climat d'incertitude relativement à l'ampleur des risques posés par l'accession à la souveraineté, en plus de faire ressortir tout l'aventurisme de la démarche souverainiste.
En effet, ses promoteurs non seulement refusent ou sont incapables de définir la nature et l'étendue des risques qu'ils sont disposés à faire courir à la sécurité personnelle et économique des Québécois, mais, pire encore, ils poussent l'irresponsabilité jusqu'à ne pas avoir de plans solides pour les gérer. Ce n'est pas tout pour une option d'avoir du « momentum », encore faut-il que ce «momentum» ne mène pas ceux qui la choisissent directement à l'abattoir.
C'est pourtant la crainte qu'il faut avoir lorsqu'on voit les souverainistes passer plus de temps à maquiller leur démarche pour la rendre acceptable à l'électorat à coup «d'étapes», «d'astuces», de «virages» et de «pièges à homards» qu'à chercher à en solidifier les fondements.
Il faut dire que la chose n'est guère facile pour eux car certaines voies leur sont fermées du fait qu'ils constituent une coalition qui, selon les circonstances, peut aller de l'extrême droite à l'extrême gauche. Il est donc impossible pour les souverainistes de s'entendre sur un « projet national » et de définir le progrès pour la société Québécoise autrement qu'en termes de la réalisation de son ambition nationale par la majorité ethnique. L'ennui avec des coalitions aussi larges, c'est que le consensus ne peut pas dépasser le niveau du plus grand commun dénominateur et, en l'occurrence, celui-ci vole plutôt bas, comme en témoigne l'emprise démesurée que se trouvent ainsi à pouvoir exercer sur le Parti Québécois les ultra-nationalistes.
Un parti qui ne peut que définir l'avenir qu'en termes ethniques
De là découle la tension que l'on constate dans les rapports entre les souverainistes et les minorités ethniques du Québec. Celles-ci ne peuvent d'aucune façon se sentir parties prenantes dans un projet collectif dont le seul effet serait d'accroître les droits et les pouvoirs de la majorité. Et cette majorité reproche à son tour aux minorités de faire obstacle à son projet, sans comprendre ce qu'il peut représenter comme menace pour les minorités lorsqu'il se révèle incapable de définir l'avenir en termes autres qu'ethniques.
Ma conscience du problème est sans doute exacerbée du fait que je ne suis pas moi-même un « pure laine ». Fils d'un immigrant français et d'une mère québécoise, moi-même né en France quoiqu'arrivé ici à l'âge de huit mois, ayant vécu toute ma jeunesse au contact d'un éventail assez large d'ethnies et de cultures, je ne me suis jamais défini en termes de mon appartenance à un groupe ethnique ou un autre et j'ai peine à concevoir qu'on le fasse. J'ai donc été choqué par les propos de Jacques Parizeau le soir du référendum, et j'ai reçu comme une gifle l'interpellation de mon père le lendemain matin qui me demandait si c'était avec des gens comme lui que je voulais faire un pays. Consterné par l'irresponsabilité de Jacques Parizeau dans ses interventions publiques post-référendaires, j'ai fait adopter l'an dernier par l'Assemblée nationale une résolution qui condamnait « le nationalisme ethnique sous toutes ses formes et l'utilisation par qui que ce soit de ses thèmes, de ses stratégies et de son langage pour favoriser et entretenir la discorde entre les Québécois ». La résolution invitait en outre « tous les groupes d'intérêt qui représentent des Québécois, indistinctement ou selon leurs origines, à s'abstenir de favoriser ou d'entretenir la discorde entre les Québécois sur la base de leurs origines ethniques ».
Cette résolution fut adoptée, il vaut la peine de le préciser, à l'unanimité. Pourtant, il y a quelques semaines encore, le mouvement Démocratie-Québec, mis sur pied à l'initiative du gouvernement souverainiste, n'hésitait pas à s'appuyer sur des arguments ethniques pour s'opposer à l'intervention de la Cour suprême dans le débat sur le droit du Québec à l'autodétermination. Par ailleurs, toute la rhétorique de l'humiliation, si chère à Lucien Bouchard et qu'il trouve si utile pour mobiliser les majoritaires autour de ses objectifs, s'abreuve à la même source.
Ce choix stratégique délibéré condamne l'option souverainiste à ne jamais dépasser de beaucoup, dans le meilleur des cas, la barre des 50% plus 1 dans un futur référendum. Si je ne conteste pas le fait que le seuil décisionnel en démocratie se situe à ce niveau, je suis en revanche de ceux qui croient que la légitimité démocratique se définit à la fois sur le plan quantitatif et sur le plan qualitatif et que l'importance du second est d'autant plus grande que la majorité est serrée. La meilleure illustration de ce principe nous est fournie par l'histoire des pays communistes où des scores électoraux dans les 90% et plus servaient de paravent à des manquements graves à la démocratie et où l'importance numérique des soutiens au gouvernement était censée légitimer les pires exactions. En corollaire est-il possible d'affirmer que plus les résultats électoraux sont serrés, plus le respect de toutes les exigences démocratiques relativement à l'équité du processus, à la qualité de la démarche et à l'éthique des moyens devient fondamental, à fortiori dans un pays où les valeurs démocratiques sont aussi profondément enracinées qu'elles le sont chez nous.
Cet impératif revêt une dimension à la fois morale et politique. D'une part est-il nécessaire de s'assurer qu'une population pourra s'exprimer librement sur une question aussi fondamentale que celle de son avenir politique, et que sa volonté ne pourra pas faire l'objet d'un détournement frauduleux par suite de machinations intellectuelles ou électorales, d'autre part est-il tout aussi nécessaire de s'assurer que la décision ne pourra pas être contestée, de façon à ce que l'ordre public puisse être maintenu et que la communauté internationale soit en mesure de reconnaître l'existence du nouveau pays par le simple constat que son gouvernement exerce effectivement le contrôle sur le territoire qu'il revendique, c'est à dire qu'il est en mesure d'adopter et de faire respecter ses lois, d'assurer la protection de ses citoyens et de faire respecter ses frontières.
On veut bien que les souverainistes asseoient la légitimité de leur prétention à la souveraineté sur le droit international et la doctrine de l'effectivité, mais encore faudrait-il qu'ils soient en mesure de démontrer leur capacité à exercer un contrôle effectif sur tout le territoire Québécois au lendemain d'un vote serré favorable à la souveraineté.
Quand on voit toutes les difficultés que le gouvernement a rencontrées dans la coordination de ses actions lors de la tempête de verglas, et, dans le comté d'Iberville, j'étais aux premières loges pour le voir agir, on se sent gagné par le scepticisme et partagé entre le fou-rire et l'envie de pleurer à l'idée des cafouillages monstres auxquels on pourrait assister.
Cette expérience toute récente nous permet d'ailleurs de soulever la question de savoir si le Québec a vraiment les moyens de la souveraineté quand on voit le gouvernement péquiste tenter de se défiler devant ce qui est pourtant une de ses responsabilités les plus élémentaires, soit celle de mutualiser les risques découlant des catastrophes naturelles et de compenser adéquatement les personnes physiques et morales affectées...
À moins que son refus actuel d'assumer pleinement toutes ses obligations ne soit entièrement motivé par son obsession d'atteindre le plus rapidement possible le déficit zéro pour relancer au plus vite le Québec dans une nouvelle campagne référendaire, ce qui serait vraiment le comble du cynisme.
Compte tenu du peu de cas dont ont fait preuve les souverainistes jusqu'ici pour les intérêts supérieurs du Québec à chaque fois que leur option se trouvait en jeu, cette hypothèse est loin d'être farfelue, d'autant plus qu'ils ont tendance à prendre pour acquis que la souveraineté est dans l'intérêt supérieur du Québec, indépendamment de ce que peut en penser la majorité des Québécois.
On le voit donc, ce sont les souverainistes eux-mêmes qui ont disqualifié leur option en se montrant incapables de définir leur projet national autrement qu'en termes ethniques, en subordonnant régulièrement l'intérêt supérieur du Québec à leurs objectifs politiques et en faisant preuve d'insouciance, voire même de mépris, pour les exigences de la démocratie. Ils en ont fait un miroir aux alouettes.
Encore tout récemment, Jacques Parizeau, « elder statesman » de la cause souverainiste, se réjouissait devant la perspective de voir la Cour suprême et le gouvernement fédéral ouvrir la porte à une élection référendaire, « plus facile à gagner », disait-il. C'est justement ce même Jacques Parizeau que Lucien Bouchard, en réponse à ma demande en Chambre l'automne dernier de le condamner, en application de la résolution de l'Assemblée Nationale, pour les propos ethniques qu'il avait tenus dans l'Ouest, avait qualifié de « grand démocrate ». Comme on le dit ironiquement en anglais : « It takes one to know one ».
Justement, quand on examine le dossier Bouchard au chapitre de la démocratie, on découvre qu'il a quitté les conservateurs à l'occasion d'un coup de force et fait son entrée au Parti Québécois suite à un putsch survenu pendant la campagne pré-référendaire. S'étant fait offrir son titre de Premier ministre sur un plateau d'argent, il n'a pas ressenti le besoin de le faire légitimer démocratiquement lors d'élections générales.
Encore tout récemment, il profitait de la tempête de verglas pour soustraire au débat public plusieurs décisions ministérielles importantes. Lorsqu'il répète à l'envie qu'il ne déclenchera pas de référendum à moins d'avoir l'assurance de le gagner, il démontre que la victoire est pour lui plus importante que son objet. On a d'ailleurs vu, avec son « virage du partenariat », qu'il était prêt à courir le risque de semer la confusion dans l'électorat pour éviter de voir son option risquer la défaite. En refusant de condamner les propos de Jacques Parizeau comme l'exigeait une résolution pourtant unanime de l'Assemblée nationale, il a démontré on ne peut plus clairement que les seules volontés démocratiques qu'il soit prêt à respecter sont celles qui font son affaire. Quant à sa façon de gouverner, elle s'apparente bien davantage au style de Jules César qu'à celui de Lester Pearson(!)
On ne peut donc pas dire qu'il ait témoigné jusqu'ici d'une fibre démocratique très solide et que sa présence offre à cet égard de bien grandes garanties aux Québécois.
Il est assez troublant de constater que le Parti Québécois en soit là après trente ans d'histoire, trois mandats de gouvernement et une douzaine d'années à former l'Opposition officielle.
En fait, les souverainistes ont fait de leur option un véritable cul-de-sac pour le Québec et il faut se demander si celle-ci ne constitue plus qu'une plate-forme pour les ambitions personnelles de ses promoteurs.
À moins d'être prêts à prendre le risque de s'enfermer dans un ghetto qui n'aurait qu'un lointain rapport avec le Québec qu'ils connaissent et qu'ils aiment, les Québécois doivent cesser d'engloutir leurs énergies et leurs espoirs dans un projet essentiellement ethnique aux assises démocratiques aussi chambranlantes pour travailler plutôt à la bonification du fédéralisme canadien. Sans être parfait, celui-ci a quand même démontré aux Québécois qu'il leur offrait un cadre où pouvaient s'épanouir en toute sécurité leurs aspirations démocratiques de même que des garanties fort enviables sur les plans économique et social.
C'est bien davantage que ce que sont en mesure de garantir les souverainistes.
Qu'il y ait des obstacles au renouvellement de la fédération canadienne m'apparaît une évidence. Mais l'examen attentif démontre qu'ils sont conjoncturels plutôt que systémiques.
Ils ne sont pas en effet, de l'essence-même du fédéralisme mais sont plutôt attribuables à la résistance qu'oppose systématiquement la nature humaine devant la remise en cause de l'ordre établi lorsqu'elle en conçoit une menace. Il y a donc un effort important d'éducation à reprendre auprès de toute la population canadienne pour l'amener à réaliser que, comme tout système soucieux d'assurer sa survie et son essor, le fédéralisme canadien doit évoluer pour répondre à de nouvelles réalités et de nouveaux défis.
Les Canadiens doivent en effet comprendre que ce besoin d'évolution ne répond pas seulement à la nécessité d'accommoder les appréhensions que les Québécois et, de façon plus large, tous les Canadiens-français entretiennent à l'égard de leur sécurité culturelle, mais bien plus encore à la nécessité de redéfinir les responsabilités du gouvernement fédéral en matière de redistribution de la richesse entre les provinces, vu notre niveau d'endettement collectif et le fardeau injuste qui en découle pour les prochaines générations, et à la nécessité d'intégrer aux règles de fonctionnement de la fédération canadienne les conséquences qu'ont eues la mondialisation et la révolution technologique sur le fonctionnement de notre économie et de nos institutions.
En d'autres termes, les Canadiens doivent en venir à comprendre que l'avenir politique de leur pays dépend de la capacité du système fédéral à incarner un nouvel idéal, en faisant la preuve qu'il est non seulement en mesure d'accommoder la spécificité du Québec eu égard aux responsabilités particulières de son gouvernement à l'endroit de la langue et de la culture française, en plus d'évoluer dans le sens des besoins du Canada tout entier, mais encore qu'il constitue toujours, et qu'il devra toujours constituer, le meilleur instrument de progrès possible pour tous les Canadiens, y compris les Québécois.
Si les souverainistes sont venus si près d'atteindre leur but lors du référendum de '95, ce n'était pas tant que les Québécois étaient convaincus des mérites de la souveraineté. C'est parce que les fédéralistes, de leur côté, n'avaient pas été à la hauteur des exigences de leur propre option en se montrant incapables de définir une vision forte et prometteuse de l'avenir pour tous les Canadiens, Québécois y compris.
Cette faille dans leur démarche les avait donc placés sur la défensive contre un adversaire pourtant mal préparé, brouillon, impulsif, déchiré par les rivalités internes et, par surcroît, peu soucieux des exigences de la démocratie, mais en revanche, maniant les concepts avec aisance, convaincu de sa supériorité intellectuelle et morale, en plus de disposer en réserve d'un leader charismatique.
Les souverainistes ont profité du vacuum laissé par les fédéralistes pour tenter de s'emparer des instruments de leur ambition en faisant preuve d'une insouciance coupable pour la qualité de leur démarche et l'éthique des moyens qu'ils prenaient pour arriver à leurs fins. Si le hasard des urnes avait voulu qu'ils l'emportent avec à peine plus de 50% des voix, toutes les conditions auraient été réunies pour que Québec sombre dans l'anarchie et finisse par n'être plus que l'ombre de ce qu'il est maintenant.
Le Québec mérite mieux que cela et le fédéralisme lui offre déjà plus que cela.
Depuis le référendum, le gouvernement fédéral navigue entre son Plan A et son Plan B avec un succès pour le moins mitigé, en espérant que le cauchemar souverainiste va finir par s'estomper, sans réaliser que les électeurs Québécois ont donné une autre chance au fédéralisme et qu'il appartient aux Canadiens de la saisir. Non pas en continuant à livrer la même guéguerre aux souverainistes, avec le risque de la perdre à l'occasion d'une échauffourée dont ceux-ci pourraient sortir victorieux malgré les indications fournies par les sondages actuels, mais en faisant plutôt preuve de leadership dans la redéfinition du fédéralisme, et en démontrant aux Québécois que c'est encore dans le système fédéral que leur avenir est le mieux assuré.
Si ceux-ci ne demandent qu'à être convaincus, ils n'en continueront pas moins, en attendant, à se montrer attentifs, et peut-être même réceptifs, au message souverainiste qui parvient remarquablement bien à dissimuler dans l'émotion et la rhétorique ce qui lui manque sur le fond.
Aujourd'hui, le plus grand danger pour l'avenir du Canada tel qu'on le connaît serait pour les fédéralistes de croire en un nouveau Saint-Georges qui pourrait venir terrasser seul le dragon séparatiste. Aussi compétents et charismatiques puissent-ils être, les leaders ne sont jamais que des messagers et ils ne se révèlent jamais plus forts que les idées dont ils se font les promoteurs. C'est d'abord le message qu'il faut étoffer.