Logo

Les rêves brisés
par Denise Bombardier

Le Devoir - le 13 janvier 2001


Lucien Bouchard n'a pas fait le saut en politique pour devenir un bon premier ministre, celui que les observateurs louangent depuis deux jours. Cet admirateur de De Gaulle, de Churchill, de Proust, collectionneur des ouvrages de La Pléiade, a toujours eu une vision romantique de la politique. Imprégné de culture classique, des valeurs humanistes, ses préférences se portent davantage vers le siècle des Lumières que vers celui de l'électricité.

La politique, si elle a atténué l'angoisse sourde qui est le moteur de sa vie (à la façon des créateurs), ne l'a pas rendu heureux. Le Québec qu'il voulait guider, animer (au sens d'anima) incarner, ne correspondait pas à ses rêves. En ce sens, il s'est trompé de peuple, d'époque et de parti politique.

Le messianisme canadien-français dont se réclamaient nos élites, même a contrario comme Pierre Elliot Trudeau qui nous incitait à nous emparer du Canada tout entier, ce messianisme a forgé l'étudiant studieux. Nous allions devenir un grand peuple, vainquant nos démons et nos peurs dans un élan d'union nationale. Là où Lévesque avait échoué, Lucien Bouchard croyait qu'il réussirait. Le peuple s'est désisté.

L'époque également ne se prête guère aux rêves de Lucien Bouchard. Les pragmatiques ont supplanté les visionnaires et les électeurs ont remplacé les citoyens. Les gouvernements sont ainsi devenus les gestionnaires des volontés de l'opinion publique sondée quotidiennement. Le premier ministre qui espérait parvenir à susciter un dépassement collectif grâce à la politique a donc vécu dans la déception. Mais paradoxalement, sa gestion fut aux yeux de plusieurs efficace et réaliste. Or Lucien Bouchard n'a certainement pas rêvé de devenir le maître-d'oeuvre implacable des compressions dans l'éducation, la santé, la culture. Il ne s'était pas imaginé à la tête d'une société où les marginalités sont devenues la norme, où les écoles sont transformées en usines à diplômes, les hôpitaux en salles d'attente, où l'humour, plus ou moins heureux, tient désormais lieu de ciment social et où les enfants qu'on interroge sur leurs rêves d'avenir répondent spontanément: "faire de l'argent". Confronté à cette société, il a su la gouverner, mais sans bonheur réel.

Enfin, d'une certaine façon, l'homme s'est trompé de parti. Après avoir quitté le Bloc québécois, sa création personnelle devant l'impossibilité de rejoindre un parti à idéologie molle à la manière du PLQ, où les troupes se regroupent autour du chef, il a atterri au PQ, où sévissent depuis toujours des factions dont le nationalisme exacerbé fait fi du culte du chef. Or Lucien Bouchard, sans doute est-ce un trait de son insécurité profonde, a tendance à exiger l'adhésion à sa personne, particulièrement de ceux qui partagent ses convictions. Souvenons-nous de sa réaction lors d'un vote de confiance sur son leadership alors qu'il estimait le pourcentage d'appui autour de 75% insuffisant. Son parti, à ses yeux une extension de la famille, ne doit pas malmener le père, un père au demeurant altruiste, juste, ouvert au dialogue et sincère, toutes qualités qu'il s'attribue volontiers. Car Lucien Bouchard n'est ni humble ni vaniteux. Il a l'orgueil des grands, ses héros historiques qui ont sauvé leur peuple parfois contre lui-même, tel de Gaulle.

Les tiraillements des militants montréalais, leur irresponsabilité à ses yeux sur la question de la langue, devenue un enjeu de grande sensibilité pour ce père dont les enfants s'adressent en anglais à leur mère, ont érodé sa patience qui n'est pas légendaire. Il est homme de principe autant que de pouvoir, et l'affaire Michaud, par ce qu'elle révèle des abysses d'un nationalisme qu'il exècre, lui donnait l'occasion de démissionner avec éclat, c'est-à-dire en s'appuyant sur ces valeurs humanistes si chères à son coeur. Peut-être doute-t-il désormais que le nationalisme, assise de la souveraineté, puisse extirper de sa nature même ce démon qui l'habite.

Lucien Bouchard, au cours de sa carrière politique, a réussi à enthousiasmer les uns et à trahir certains. Son ami Mulroney exemple, blessé à vie par la manière dont son ministre l'a quitté. Est-ce à l'ancien premier ministre canadien que le premier ministre démissionnaire pensait lorsqu'il s'est excusé auprès de ceux qu'il avait malmenés? C'est à ce moment par contre que l'émotion a surgi chez cet homme qui a toujours eu tendance à s'émouvoir de ses propres émotions. À se culpabiliser également, comme si les échecs lui étaient obligatoirement attribuables. La superbe, toujours, qui a forgé sa conviction qu'un homme seul, par la puissance de son charisme et de sa détermination peut changer le cours de l'histoire. Anachronisme, bien sûr, à notre époque de démocratie consensuelle.

Dans son discours de démission à classer dans les livres d'histoire, l'homme n'a pas su échapper à un des pièges de sa vie, ce besoin de revanche sur son passé. En attaquant avec violence certains adversaires, Yves Michaud bien sûr, mais aussi Jacques Parizeau et d'autres «amis politiques», signataires du texte "Solidarité Michaud", il a révélé cette incapacité viscérale à subir ce qu'il considère un rejet. Qui a oublié sa réaction lors du refus d'un scrutateur libéral de lui serrer la main le jour des élections? "Qui est cet homme?", l'avait-on entendu murmurer, la voix blanche de rage.

Démissionner à ce moment-ci, c'est aussi une façon pour lui de prendre sa revanche. Mais au delà de la réaction épidermique, paradoxalement réfléchie et mûrie, l'homme debout (pour lui toujours une souffrance), seul comme il se doit, offrait à la vue de tous l'image d'une espérance perdue, d'un échec assumé, d'une lassitude palpable et d'une noblesse indéniable.

Lucien Bouchard, tel qu'en lui-même.


Uni.ca
Nous écrire